LE PUITS
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L E P U I T S
Nouvelle humoristique par Georges BEAUME
Les Valadier tantôt avaient beaucoup d'argent tantôt n'en avaient pas du tout. C'étaient de graves gens, très laborieux, très estimés dans Coulobres mais qui n'entendaient rien à la pratique de la vie. L'homme surtout, un trapu, rougeaud commissionnaire en vins de premier ordre, se donnait un mal du diable pour amener des ressources à la maison. Seulement, rieur et cascadeur, il les jetait au moins vent du plaisir. Les jours d'abondance il était mis comme un milord, et ne voyageait par la banlieue qu'en voiture à deux chevaux, pétaradant de son fouet orgueilleux dès qu'au détour d'un chemin il apercevait un château. Les jours de disette, il cheminait à pied, en des costumes vite élimés à cause de son manque de soin ; et il se nourrissait d'abondantes soupes à l'ail, d'escargots et de morilles, cueillies par sa femme dans les champs de tout le monde.
Celle-ci, Mélanie grande et sèche avait beau l'accabler de reproches, Valadier recommençait toujours ses fredaines. Pour bien travailler, il lui fallait e la joie, comme il faut aux arbres, pour vivre, le soleil du bon Dieu.
Une année la fortune parut leur demeurer fidèle. L'argent coulait chez eux aussi régulier qu'un ruisseau.
Éblouis, l'un et l'autre par tant de prospérité, ils crurent que la source n'en tarirait jamais et décidèrent de construire à la lisière du faubourg de la Gare, une maison jolie, commode, égayée d'un jardin ou viendraient pour eux, chanter les petits oiseaux.
Comme ils ne lésinaient point, l'entrepreneur embaucha une nombreuse équipe et la maison très rapidement bâtie, s'éleva.
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Soudain la Providence voulut les châtier de leur présomption. L'argent s'arrêta dans sa source. L'entrepreneur dut interrompre les travaux. Ils s'installèrent donc avec leurs vieux meubles poisseux dans la maison à demi construire qui, néanmoins, fraîche et blanche comme une mariée souriait grâce au printemps. Seulement l'habitation manquai d'eau. Il fallut coûte que coûte creuser un puits auquel Valadier consacra le reste de son avoir.
Mélanie avec une sévérité tenace, surveillait la conduite de son mari. Il se tint sage assez longtemps non sans peine. Mais un samedi il déclara qu'il devait, avec ses camarades, assistait à Béziers le lendemain, à un congrès viticole. Mélanie aussitôt alarmée, fit une grimace de colère, sans être vue. Car Valadier n'osait la regarder.
Le lendemain matin dans la matinée, il acquitta la voiture pour partir à quatre heures. Sa femme se montra fort douce, accueillante à ses flatteries. Vers deux heures tandis qu'il revenait de demander le picotin d'avoine à ses chevaux, elle lui dit tranquillement, les mains aux poches du tablier, avec un air de sainte nitouche.
— Valadier, je crois qu'hier les ouvriers ont lambiné à l'ouvrage. Tu devrais aller dans le puits te rendre compte.
— Un dimanche, descendre dans le puits !... Habillé de mon plus beau costume !... Non demain !
— Toujours demain... Si tu es retenu à Béziers par une affaire, les ouvriers demain continueront à mal travailler et nous perdrons encore notre argent.
— Une affaire qui me retienne à Béziers ?... Oui, c'est possible. Tu as raison ; je ne rentrerai peut-être pas de la nuit. Où est l'échelle ?
Tout plein de dévouement à la pensée qu'il allait quitter sa femme et partir pour la fête du congrès, il retira l'échelle du mur. Il la fit soigneusement glisser jusqu'au fond du puits, et l'assura bien solide sur ses pieds.
— si j'ôtais ma veste pour aller plus vite ? Demanda-t-il.
— Non, non tu t'enrhumerais !... Tiens prends mon foulard.
— Comme tu voudras.
Il s'enveloppa le cou du grand foulard rouge et descendit aussi preste qu'un singe les échelons flexibles.
Mélanie, assise sur la margelle , tremblait d'une joie glorieuse et aussi d'une honte. Elle chérissait sincèrement son mari ; elle le plaignait de tout son cœur de rester toujours si insouciant et si jeune. Et justement parce qu'il manquait de raison, elle voulait lui infliger, ainsi qu'un enfant une punition rigoureuse dont il pût se souvenir. Elle le suivait d'un œil jaloux, là-bas dans l'obscurité des sables et des pierres qui exhalait par cette tiède matinée, une fraîcheur exquise.
— Tu es arrivé ? Lui demanda-t-elle.
— Oui, ma bonne, je tâte l'ouvrage ; les ouvriers n'ont pas mal travaillé.
— Tant mieux ! Tant mieux !... Tu t es ?... Reste-y !...
D'une secousse prompte, elle souleva l'échelle et la tira de ses mains robustes jusqu'au milieu du jardin. Là-bas au fond du puits. Valadier demeura un moment si stupéfait, dans une telle angoisse, qu'il n'eut as d'abord, la pensée de protester. Mélanie de crainte qu'il ne lui fut arrivé quelque malheur, se pencha sur la margelle avidement pour le voir. Lui-même, alors aperçut dans la lueur du ciel son clair visage, son bonnet blanc aux brides flottantes e il tendit les bras en criant :
— Tu es folle !... Veux-tu me laisser ici ?
— Oui, mon ami. Assez longtemps pour que tu ne puisses aller à Béziers gaspiller l'argent qui nous reste.
— Hypocrite ! Tu veux me tuer !
— Ah ! Si je voulais tu ne me ferais pas tant souffrir de ton désordre !
— Passe-moi l'échelle !... Où je te dénoncerai à la police !... Tu veux me tuer, me faire prendre un mal de poitrine !
— Je te signerai, si tu es malade. Allons, calme-toi. Tes plaintes et tes menaces m'abasourdissent. Ce soir on viendra te délivrer. D'ailleurs, inutile de crier. Personne ne peut t'entendre. Au revoir !
Riant de sa supercherie, frémissant à la fois de quelque appréhension, elle courut vers la ville, afin d'assister aux vêpres. Mais devant la porte d'un café, elle croisa les camarades de son homme qui plaisants et gouailleurs, l'interrogèrent :
— Ton Valadier, où est-il ? Est-ce qu'il attelle sa voiture ?
— Il est déjà parti !
— Déjà ! Sapristi. Toi en l'attendant amuse-toi bien, ce soir !
— Oh ! Je ne m'ennuierai pas.
Dare-dare elle s'éloigna vers l'église. Le soir quand l'ombre eut envahi le jardin, elle ne résista plus, dans sa pitié douloureuse, à la tentation d'y retourner. De nouveau elle empoigna l'échelle et ans le puits tout noir, la glissa lentement, sans bruit. Valadier sûrement allait remonter tout de suite pour la battre. Alors d'un élan d'épouvante elle s'esquiva par la grande route jusqu'au de-là de l'autre faubourg. Là, elle soupa et coucha dans une auberge.
Le lendemain de très bonne heure, tandis que la lumière du ciel s'épanouissait sur le quartier de la Gare, dans la musique joyeuse des forgerons et des tonneliers, elle s'insinua dans son jardin. Les ouvriers n'étaient pas encore arrivés. L'échelle hors du puits, semblait tendre deux bras suppliants. Parmi les arbres les petits oiseaux pépiaient leurs chansons de réveil.
Mélanie regarda une minute les choses paisibles de son souriant domaine. Son cœur s'émut comme une feuille au bord d'un torrent.
La porte de la maison n'était pas fermée à clef. Valadier tel qu'un noble seigneur, ne craignait rien des brigands et des chemineaux. Elle monta doucement à leur chambre et d'un toc ! toc ! Discret frappa.
— Entrez ! Répondit la grosse voix de Valadier qui sa toilette achevée, cherchait son chapeau de la semaine.
Mélanie entra, très humble, soumise déjà aux représailles. Mais Valadier éclatait de rire, toujours bonasse et puéril à présent que s'était dissipé son désir de la noce.
— Approche donc, dit-il. N'aie pas peur! Tu sais je n'ai pas soupé, hier soir. Mais meurtri de froid et de fatigue, j'ai dormi toute la nuit.
— Alors, tu as oublié ?
— Non. Quelqu'un sait-il que tu m'a enfermé comme un imbécile dans ce puits ?
— Personne ne le sait.
— Alors, ce n'est rien. Je ne t'en veux plus. Quoi j'aurais dévoré tout notre argent à Béziers et nous n'aurions pas, aujourd'hui de quoi même acheter des pois chiches. Je t'estimerai davantage mais qui me moquais de toi. Tues rusée.
Il la pressait entre ses bras, tendrement de toute son âme généreuse de paysan élevé au grand soleil. Malgré ses tendresses, Mélanie se méfait, osait à peine lever les yeux.
— N'aie pas peur, nigaude. Tu es plus forte que moi. Tu m'as infligé une fameuse leçon.
— Espérons. Est-ce que tu as souffert dans le puits !
— Je le crois !
— Tant mieux, ma foi, maintenant que c'est passé. Les privations donnent de l'esprit, tu verras.
REVUE NOS LOISIRS DU 16 AOUT 1908