L'ÉPÉE ROUGE
L ' É P É E R O U G E
Nouvelle inédite par Ernest GAUBERT
Comme certaines fleurs d'hiver qui dressent leur thyrse hautain et fleurissent en un seul jour parmi les pierres bleues des plateaux cévenols, la gloire de la cantatrice Lionella Capieri s'épanouit et rayonne, subitement sur Paris. Au lendemain de sa première apparition, devant un décor d'opéra, elle fut illustre.
D'où venait-elle ? Quelle adolescence l'avait ainsi préparée pour l'incarnation des hautes héroïnes lyriques ? Quel nom, patricien ou vulgaire, dissimulait son étrange pseudonyme ? Durant une semaine les salles de répétitions générale essayèrent de s'informer. Puis après qu'on eut propagé mille légendes, l'éblouissement du génie et de la beauté de la actrice ne permit plus de sonder l'ombre de son passé. Lionella Capieri.
Elle était jeune et pour ses yeux gris, ces yeux de Méditerranée au crépuscule, pour les lourds cheveux bruns qu'elle divisait en deux ondes, par le milieu d'un front mat à la façon des Vénus antiques pour ses jambes langues de Diane chasseresse, pour les mille trésors de plaisir que promettaient sa longueur passionnée et sa bouche. Les adolescents romanesques et les vieillards riches soupirèrent en vain. On ne lui connaissait aucune liaison, pourtant quelqu'un disait avoir rencontré la Capieri, au restaurant, accompagné d'un monsieur âgé, petit, rasé, inconnu élégant et coiffé étrangement avec une natte de cheveux à demi coupée et relevée sur la nuque.
Récemment je fus prié de solliciter le concours de Lionella Capieri à une représentation de nuit, donnée dans les arènes de Nîmes.
Dès les premiers mots elle m'interrompit :
— N'insistez pas. Je ne chanterai pas dans des arènes.
Un de ses admirateurs fervents se trouvait dans la loge. Il insista :
— Mais ma chère amie, ce serait un triomphe pour vous. Ne serait-il pas plus beau de frissonner aux accents de votre voix que devant l'agonie de chevaux éventrés ou devant les pitreries d'un toréador ?
Pâle et les yeux mouillés, la Capieri se retourna :
— Vous êtes stupide, mon cher ; vous ne savez rien et ne comprenez rien.
Le monsieur salua et sortit. La cantatrice sonna son habilleuse. Elle s'accouda à sa toilette, la face bouleversée les lèvres convulsées, les paupières battantes.
— Je ne chanterai pas ce soir. Je vais prévenir le directeur. Je vous expliquerai... Vous m'accompagnerez dans mon auto au Bois.
La 40 HP prit une allée déserte et la Capieri me raconta ceci :
— Mon cher, je ne joue pas les Agnès. A seize ans j'avais quitté ma famille pour suivre Rafael Martero.
— Le matador ?
— Lui !...
Elle se tut un instant. Le crépuscule descendait sur les cimes rousses des futaies. Une brise légère émouvait les feuilles mortes. A l'horizon traînait des laques sanglantes sur l'or pâle du ciel. Elle sera sa fourrure autour du cou et reprit d'une voix pleine de sanglots d'abord et qui se raffermit et s'exalta peu à peu.
— Je suis Française et presque votre compatriote. J’étais encore pensionnaire dans un couvent méridional lorsque des grandes affiches rouge et or annoncèrent pour le dimanche suivant, la présence dans notre ville l'illustre Rafael Martero. Ce nom qui résonne comme une sonnerie de victoire, qui illuminait comme un symbole de courage et de beauté, de Nice à Cadix et de Séville à Bayonne, je l'ignorais. Le matin de la corrida, mon père vint me faire sortir ainsi qu'il en avait coutume tous les mois. Fervent aficionado, pour rien au monde il n'eût manqué cette fête. Ce jour-là il ne se tenait pas de joie.
« — Nous déjeunerons avec Rafael Martero ?
« — Quel est cet homme ?
Mon père éclata de rire.
« — Rafael Martero, tu ne connais pas Rafael Martero , la plus illustre prima spada de l'Espagne et du Monde !... mais tu ne connais rien, qu'est-ce qu'on vous apprend dans ta pension ?
Il partit vers l'hôtel me traînant comme une victime résignée.
« — Mon cher Martero, voilà la seule personne qui ignorait votre gloire encore ? C'est ma fille. Excusez-là.
Le matador me regarda en souriant et d'une voix chantante déclara :
« — Vraiment il eût été regrettable d'être ignoré par d'aussi beaux yeux que les vôtres, mademoiselle. J'aurais préféré être inconnu de tous les autres.
Ce compliment réjouit mon père :
« — Toujours galant ces Espagnols ! A table, à table... J'ai vu le bétail, mon cher maître, six braves superbes, une lidia magnifique, de nouveaux lauriers.
On avait mit le matador à mon côté. A la dérobée je le considérais et mon émotion grandissait à le voir, si beau, si souriant, si maître de ses mouvements. Ah ! Vous l'avez connu vous, Martero le Charmeur, le prince de l'épée et du sourire et vous pouvez comprendre tout ce qui se passa dans le cœur de l'enfant que j'étais. Tout, autour de moi, s'unissait pour légitimer et grandir mon exaltation. Un tourbillon d'amour et de gloire m'entraînait. On ne se gêne pas pour parler devant moi des succès amoureux de Martero. Mais il détourna la conversation. Je lui en sus gré. Je commençais à souffrir. Je tournai vers lui un tel regard reconnaissant qu'il comprit mon aveu involontaire et me pressa la main. De ce moment, il n'eut plus d'attentions que pour moi. Il y avait de la pitié et de l'étonnement dans son attitude.
L'heure du spectacle approchait. Il monta s'habiller et lorsqu'il reparut, moulé dans la veste dorée et la culotte grise, son épée et sa cape sous le bras, je battis des mains. Il s'avança et me baisa le bout des doigts . Je lui murmurai :
« — Dieu vous garde !
« — Au revoir !...
Mon père ne voulut point me laisser assister à la course et me confia, jusqu'au soir, à la garde de la directrice de l’hôtel. J'étais comme ivre de soleil et ce qui se passa ce soir-là et le lendemain, je l'ignore... tant la passion qui me souleva durant ce temps était forte qu'elle ne laissa plus, après elle, qu'au grand éblouissement de bonheur.
Je me réveillai de ma joie dans la chambre d'un hôtel qui ouvrait sur l'aurore de la Rambla à Barcelone. Un instant j'évoquai ma fuite, mon père désespéré, ma mère en pleurs, ma vie perdue.
Cette semaine fondit comme un fruit parfumé sous la bouche, aux soirs d'août.
Martero devait combattre aux arènes de Madrid devant le roi, pour la dernière course de la saison.
« — Après, me disait-il, nous louerons un petit appartement à Séville et nous nous aimerons, tout l'hiver, parmi les roses, les parfums, les grenades et les orangers.
Cette dernière course je la vois encore. Vingt cinq mille personnes. Toute une floraison mouvante de couleurs sous le tiède soleil d'automne. Le jeune roi rieur, accoudé au velours jaune de sa loge. Les cris des marchands de pastilles et d'oranges, les cigares noirs, les mantilles d »or et d'azur aux franges rouges, les éventails noirs, les mantes à revers cramoisi, puis le paseo des alguazils, la clef qu'on jette, la première sonnerie et le bond de la bête hors du toril... et les ovations triomphales, le bruit des vagues sur les falaises, des mains qui claquent, des bouches qui crient, tout un vol de moineaux, de fleurs, de cigarettes, de fruits, de chapeaux, vers mon Rafael debout, superbe et montant ses dents éclatantes, et le pied sur la bête morte, et l'épée sanglante, au bout du bras.
Deux fois la foule s'exalta vers le tueur magnifique, si plein d'aisance et de courage. Mon cœur bondissait comme un novillo... (1)
Les fanfares sonnèrent à la mort du sixième taureau. C'était une belle élevée dans les pâturages de Guadalété, toute noire, avec une étoile blanche sur le front. Trois coups de pique avaient fleuri son encolure d'une mousse épaisse de sang vif. Deux fuseaux courts pendaient à son garrot, placés par Martero. Les peones emportaient un picador blessé. Deux chevaux éventrés, des manteaux en lambeaux gisaient parmi la piste.
Un grand silence se répandit sur la foule. Les éventails s'arrêtèrent on entendit les sabots du taureau creusant le sable. La bête trottina et se piéta au centre de l'arène. On se pencha.
Martero s'avançait la muleta en mains cachant son épée nue. Le jeu du petit drapeau rouge commença. C'est une minute tragique de la course. Il s'agit de tromper l'impatience de la bête, de l'amener à se découvrir. Un de mes voisins s'étonna :
« — Que ait Martero ? Je crois qu'il veut donner une estocade à recibir... avec une bête aussi vive, qu'il ne peut cadrer, c'est difficile.
L'estocade à recibir, le plus classique et le plus beau des coups qui terminent une course, consiste à amener par le jeu de la muleta, la bête à s'enferrer elle-même. Il y faut pour le réussir, beaucoup d'audace et d'agilité.
On avait compris l'intention du matador. La foule frissonna, puis elle se dressa dans une acclamation tonnante. J'avais vu tournoyer le drapeau rouge et le taureau tomber sur les genoux. Martero leva son épée et fit un signe dans l'air. Il regardait vers moi, tendant les mains pour l'envoi d'un baiser, lorsque la clameur triomphale parut tourbillonner et s'éteignit dans un cri d'épouvante. Martero tombait en arrière, les bras en croix. Il ne bougeait plus.
Ses camarades s'inclinèrent vers lui. La bête qui s'était relevée pour ce coup de corne vengeur et recouchait pour mourir. De sa loge, le roi interrogeait les toréadors ?
Quelqu'un cria :
« —Priez pour lui !... »
Je tombai sur la pierre, à demi folle !...
La nuit montait, souveraine. L'automobile stoppait devant l'hôtel de la Capieri.
—Montez !
Je la suivis . Elle me fit entrer dans sa chambre. Elle était simple, constatant avec le luxe des autres pièces.
Au-dessus du lit, sur un fond de peluche jaune, il y avait une épée à la lame tachée de rouille, une épée longue, mince, droite, avec une poignée en croix entourée d'une cordelette rouge.
La Capieri me la montra :
—C'est l'épée de Rafael. Son maître le vieux Muentès me la donna. C'est lui qui prit soin de ma vie, c'est lui qui m'a entourée de ce luxe. Il m'aime comme sa fille. Vous savez qu'il est seul et qu'il est riche. Il me vient voir souvent et nous parlons, ensemble de la gloire de celui qui toma face au ciel sur le sable de l'arène.
(1) Jeune taureau âgé de deux à trois ans
REVUE NOS LOISIRS DU 2 AOUT 1908
