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L'AFFAIRE MARION

13 Mars 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

Le besoin d'une villégiature discrète et calme m'entraîna un jour, à une cinquantaine de lieues de Paris, dans une petite ville du centre de la France. A l'auberge où je laissai mon bagage, je demandai s'il n'y avait pas quelque maisonnette à louer pour la saison. L'aubergiste me conseilla d'aller voir M. Marion propriétaire d'une espèce de villa, comme dans le pays sous le nom de La Gaillardière.

— Je crois qu'elle n'est pas habitée cette année-ci, ajouta-t-il..

M. Marion demeurait tout près de la ville, dans une maison de paysan, composée uniquement d'un rez-de-chaussée. Je le trouvai devant sa porte, fumant une pipe. Il paraissait de soixante à soixante dix ans, mais sa haute taille, encore droite, ses épaules carrées, ses gestes souples étaient d'un homme plein de vigueur, il m'accueillit avec la plus grande urbanité.

— Tenez, voici la villa, me dit-il en me montrant du doigt une construction carrée, blanche avec des volets verts. Si vous voulez, nous la visiterons tout de suite. Il y a ce qu'il faut comme meubles.

Elle me convient. M. Marion me proposa un prix très modéré que j'acceptai.

— Vous y serez fort bien. La rivière passe à deux cents pas d'ici et elle est très poissonneuse. Etes-vous pêcheur ?

Je confessai cette manie. Dans la journée même je m'installai, aidé d'une bonne que mon propriétaire eut l'amabilité de me procurer, et dès le lendemain matin, je me mis à pêcher à la ligne avec ferveur.

Cet exercice ne semblait pas en honneur dans le pays ; les bords de la rivière étaient déserts, malgré leur fraîcheur favorable, malgré les eaux lentes et profondes d'où parfois de gros poissons en chasse s'élançaient. Cependant vers le soir, comme j'étais revenu faire une seconde séance, j'entendis derrière moi un bruit de branches remuées. Je me retournai et j'aperçus, une boite à la main, des lignes sous le bras, un vieux monsieur petit, sec, les sourcils légèrement froncés, l'air sérieux.

A ces signes, je reconnus que non seulement il était pêcheur comme moi, mais que, selon toute vraisemblance, je lui avais pris sa place accoutumée. Je me levai en m'excusant. Sa rancune ne tint pas devant cette marque de bonne volonté.

— Bah ! Fit-il, ne vous dérangez donc pas. Je vais me mettre plus loin.

Je répliquai que je ne le souffrirais pas et qu'ignorant les habitudes. Il insista gracieusement et me saluant, s'éloigna.

Je le revis les jours suivants et, peu à peu, nous causâmes. Il me donna des indications pour la pêche spéciale de la rivière, nous nous prêtâmes nos engins à l'occasion, et bientôt s'établit entre nous une certaine intimité de gens possédés de la même passion. J'étais tombé sur le pêcheur à la ligne courtois et distingué.

— C'est vous, n'est-ce pas, qui avait loué cette année la villa du père Marion ?

— Oui. M. Marion est un de vos amis ?

Il sourit.

— Pas absolument, mais je le connais depuis longtemps... oui, continua-t-il en murmurant des dates, depuis trente huit ans.

Je repris machinalement :

— Je crois que c’est un très brave homme.

— Très brave homme... certainement, un très brave homme.

Alors je lui demandai :

— Il y a trente huit ans que vous habitez le pays ?

— Il y a bien davantage, je ne l'ai pour ainsi dire pas quitté... j'étais notaire, monsieur, et je me suis retiré que depuis quelques années. Je m'appelle M. Lebrun.

— M. Marion était un de vos clients, probablement ?

— Oui... à peu près.

Ces réponses évasives en ce qui concernait mon propriétaire commençaient à m'intriguer vaguement ; mais je ne pus pas obtenir des renseignements plus précis.

Une autre fois, comme nous pêchions côte à côte, je prononçai de nouveau le nom du père Marion.

M. Lebrun venait de prendre une perche qui bondissait et se tordait au bout e sa ligne. Il la déposa avec précaution dans sa boite ; puis tout à coup :

— Comment se fait-il que vous n'ayez jamais entendu parler de l'affaire Marion ? Il est vrai que vous êtes jeune ; mais elle a fait tant de bruit dans le temps...

je m'apprêtai à écouter et il dit, à voix basse afin de ne pas effaroucher le poisson :

— C'était en 1855. un crime fut commis dans la commune ; une femme et un enfant égorgés. La veuve Dérèz et son petit garçon. Vous ne vous rappelez pas ?

— Pas du tout.

— On accusa Marion qui avait à cette époque trente deux ans. Je dois dire qu'il y avait bien des charges contre lui ; mais je vous épargne les détails. Bref, il fut condamné aux travaux forcés seulement. Il bénéficia de certains points, restés obscurs. Et il partit pour la Nouvelle-Calédonie. Voilà que, cinq ans après, en 1860, le bruit courut brusquement que Marion avait été victime d'une erreur judiciaire. Le véritable coupable s'était dénoncé en mourant. Cela fit un scandale énorme. On remarqua que jusqu'au moment du crime, Marion s'était toujours très bien conduit. Il se produisit un très grand mouvement d'opinion. L'Empereur s'en mêla, et, le temps des formalités écoulé, Marion revint ici. J'ajouterai que depuis sa vie a été des plus honorables. Il a hérité le bien de ses parents. C'est devenu un rentier. Toute cette histoire est oublié aujourd'hui, la plupart des témoins sont morts. Personne dans la localité n'a jamais l'idée d'y faire la moins allusion.

Je réclamai des détails.

— Euh ! Cela est un peu brouillé dans ma mémoire — d'ailleurs à mon sens — et j'ai suivi les débats de la cour d'assises — l'affaire était très obscure.

— Mais, enfin, il est innocent... l'aveu du coupable.

— Évidemment il est innocent. Il n'y a rien à dire là-dessus... L'aveu du coupable était formel. Pour ma part, jadis, quand on élevait encore des doutes, je me prononçais catégoriquement. Je suis pour les choses établies, ajouta M. Lebrun en souriant. Lorsque Marion fut condamné, je croyais à sa culpabilité... Lorsque les autorités décidèrent qu'il était victime d'une erreur, j'ai immédiatement à son innocence.

— Mais votre avis sincère, du fond de l'âme

— Mon avis, c'est qu'il y a près de quarante ans que cela s'est passé.

Et M. Lebrun sans ajouter un mot, replongea sa ligne dans la rivière.

On finit toujours par s'ennuyer quelque peu en villégiature. Et une fois de ces heures où la paresse ne suffit plus et pèse sur l'esprit autant qu'un lourd travail, je résolus pour m'occuper, de faire s'il était possible, parler de son histoire le père arion. Je le rencontrais souvent, soit devant sa porte, soit sur la route qui longe la rivière. Nous nous saluions. Il me souhaitait une bonne pêche, je lui demandais des nouvelles de sa santé et la conversation s'arrêtait là. Après les révélations du vieux notaire, saisi de curiosité, j'essayai d'établir entre nous des relations moins banales. Je lui offris un jour du poisson ; il accepta à condition que je boirais d'une eau-de-vie de prunes qui fabriquait lui-même avec les fruits de son jardin. Puis je l'invité à dîner. Il ne s'agissait plus que de trouver un joint.

— Vous êtes lié avec M. Lebrun, le notaire ? J'ai vu ça, me dit le père Marion. Un pêcheur enragé comme vous... Oh ! Nous sommes d'anciennes connaissances.

— Oui, répondis-je. Nous sommes liés tout à fait. Un homme charmant.

Et sans hésiter, j'ajoutai rapidement :

— Nous avons causé... de vous. Je savais déjà votre... horrible affaire... avant de venir.

Je lui serrai la main.

— Pauvre monsieur Marion !

Et je songeai : « Là, ça y est ! »

Loin de s'étonner ou de prendre un air affecté ainsi que je m'y attendais, le père Marion se mit à rire.

— Eh ! Eh ! Je m'en doutais... Ça en a-t-il fait du bruit,, dans le temps, cette affaire-là !... Mon Dieu, ça en a-t-il fait !.... C'est connu à Paris, hein ?

— Très connu ? Affirmai-je.

La glace était rompue, le père Marion emplit son verre d'eau-de-vie de prunes, puis toujours souriant, avec une bonhomie aimable :

— Ah ! Oui, ça été une drôle d'histoire. D'abord quand je suis retourné, on m'a porté en triomphe. Ensuite on a essayé de me mettre de l'opposition en politique. J'ai refusé ; la politique ça m'effraye. J'étais à peine revenu depuis six mois qu'on commençait déjà çà dire que mon erreur judiciaire c'était une invention du gouverne-ment... que s'était dû à l'intrigue, à des protections. On m'évitait dans les rues. Moi je m'en fichais complètement. Il y avait des journaux dans la localité, qui m'attaquaient, d'autres qui me soutenaient. Ce que c'était comique ! J'étais innocent pendant six mois, puis crac ! je devenais un grand coupable. Je passais une partie de l'année à être un martyr que tout le monde respectait. Des voyageurs demandaient à me voir. Un beau jour, ça changeait sans raison. Je n'étais plus qu'un monstre hypocrisie qui avait roulé la justice. Est-ce bizarre ? Enfin on oublie tout... tout passe, tout casse, tout lasse, pas vrai ? Figurez-vous qu'au 4 septembre...

Le père Marion s'épanouit, comme au souvenir, d'une très bonne farce.

— Au 4 septembre comme mon nom était connu dans la localité — on ne se rappelait plus pourquoi — on est venu me proposer d'être maire de la commune. Ah ! Ah ! pensez que j'ai décliné cet honneur. Maintenant chez fini... fini... c'est de la légende...

Une pareille désinvolture me surprenait étrangement. Ce qui me stupéfiait surtout, c'est que le père Marion ne montrait, en aucun cas la plus petite animosité contre ses bourreaux ; qu'il ne parlait jamais de ses souffrances à Nouméa ; qu'il paraissait pas garder la plus mince rancune à la société de l'horrible aventure dont il avait été victime.

Et moi aussi je subissais toutes sortes d'alternatives. Tantôt contemplant sa barbe blanche sa figure de vieillard solide, je m'imaginais un philosophe supérieur dans sa simplicité, une âme fière ; résignée et douce ; tantôt au contraire ; voyant ses yeux clairs et froids, ses lèvres minces, je concevais des soupçons abominables.

Naturellement je n'osais jamais lui poser la question qui me montait aux lèvres : « Enfin vous êtes innocent, n'est-ce pas ? ». Car détail inouï , pendant les trois mois que durèrent nos entretiens, jamais, lui non plus, ne me dis positivement, carrément : « Je suis innocent »

la veille de mon départ pour Paris, nous dînâmes ensemble. Puis je le reconduisis jusque chez lui. Nous nous serrâmes la main. Alors il me regarda en face et, avec un sourire qui me sembla en ce moment-là diabolique et qui n'était peut-être qu'une délicate et ironique allusion à d'injustes soupçons qu'il avait devinés :

— Voulez-vous que je vous dise quelque chose de très curieux ? J'ai aujourd'hui soixante huit ans. Ça n'a plus d'importance de savoir qui a commis on qui n'a pas commis un crime en 1855. eh bien ! On m'a répété tellement de fois que j'étais coupable, ensuite que j'étais innocent que, ma parole d'honneur, je n'en sais plus moi-même.

Et il disparut dans sa petite maison en m'envoyant un bonsoir amical.

Nouvelle par Alfred Capus

NOS LOISIRS DU 17 NOVEMBRE 1907

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