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HISTOIRE DE VAMPIRES suite et fin

10 Décembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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HISTOIRE DE VAMPIRES

Nouvelle par Henry BELZAC

 

7

 

D'autres préoccupations détournèrent mes pensées durant quelque temps, du Fief-aux-Moines et de la famille Miret. Septembre est venu. J'allai ouvrir la chasse dans une ferme de la Beauce ; je revins la continuer dans une terre du Poitou. Mon absence se prolongea pendant un mois, et la première semaine d'octobre était commencée, lorsque je repris possession de mon habitation et de ma mairie.

Le premier dimanche qui suivit mon retour, tandis que j'étais en train de mettre à jour ma correspondance en retard, mon domestique vint m'annoncer que Jennie Miret et son fiancé demandaient à me parler. Grande fut ma surprise dès qu'ils entrèrent dans mon cabinet, de constater l'heureuse transformation de la jeune fille. Au lieu et place de la mourante que j'avais laissée, je retrouvais la campagnarde bien portante d'autrefois. Sans doute l'embonpoint n'était pas tout à fait revenu, et un peu de pâleur persistait aux joues ; mas l'éclat de ses yeux l'assurance de sa démarche, la recrudescence de vie qui se manifestait dans ses gestes et dans ses paroles montraient des signes certains de guérison prochaines.

Elle m'exposa aussitôt le but de sa visite :

 

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— Nous sommes venus vous remercier, monsieur le maire.

Comme j'avais conscience ne n'avoir rien fait pour mériter cette reconnaissance, je répondis évasivement.

— Alors vous n'avez plus entendu parler du Bohémien ?

— Plus jamais, monsieur le maire. Je l'avais bien dit à Pierre que tout ses maléfices pèseraient pas lourd devant vous. Du jour où vous êtes venu à la maison, le mauvais sort a été conjuré. Je me suis reprise à vivre et, maintenant, je suis guérie, si bien guérie que la noce est fixée au samedi d'après la Toussaint. Nous venions vous prier d'y assister et nous comptons bien que vous n'allez pas nous refuser à l'heure qu'il est.

J'acceptai ; je la complimentai ; je l'embrassai ; je serrai la grosse main de Pierre et je les renvoyé enchantés.

Le garde champêtre que j'interrogeai le lendemain me confirma la disparition du Bohémien. Malgré la surveillance active dont il ne s'était pas départi, conformément à mes instructions, l'habitant du Fief-aux-Moines demeurait introuvable. Personne dans la commune de l'avait revu. Soit qu'il soupçonnait que ses manoeuvres étaient découvertes, soit qu'il se fût constitué ailleurs une meilleure clientèle, il paraissait avoir définitivement quitté le pays.

Je me félicitais déjà de l'heureuse issue de cette ennuyeuse affaire lorsqu'un matin mon ami Pierre Launay se présenta de nouveau. Au premier coup d’œil je m'aperçus qu'il avait repris sa figure de mauvais jours. Je l'interrogeai avec un peu d'impatience.

— Te voilà encore revenu ?

— Oui, monsieur le maire, c'est encore moi et bien ennuyé de revenir; car je suis porteur de mauvaises nouvelles. Le maudit Bohémien s'est de nouveau attaqué à Jennie.

— Allons donc.

— Il n'y a pas d'erreur, bien malheureusement. Voici trois jours qu'elle l'a revu. Depuis lors on la veille sans cesse, mais cela ne peu durer. La pauvre fille est à moitié folle, et se fait tant de mauvais sang qu'elle ne dort, ni ne bois, ni ne mange. Elle a des attaques où elle perd le sens, elle dépérit d'heure en heure et elle va mourir infailliblement, si vous n'y mettez d'ordre.

Tandis qu'il parlait, ma résolution était déjà faite. Il fallait en finir avec cette histoire qui durait trop longtemps. Je n'en pouvais m'en fier à des gens que la terreur et la crédulité aveuglaient. Il n'y avait qu'un moyen de découvrir la vérité ; c'était de n'en croire que mes propres yeux et de me rendre compte moi-même comment les choses se passaient.

— C'est bien, dis-je à Launay. Tu vas aller trouer le père Miret. Tu lui diras que je l'attends ici à quatre heures. Qu'il n'y manque pas au moins. Je lui apprendrai que j'ai dessein de faire.

Le garde champêtre que je renvoyai dans l'intervalle, faire une tournée du côté de Fief-aux-Moines ne rapporta rien d'intéressant. Les choses étaient toujours dans le même état ; rien m'indiquait que le Bohémien a eût rétabli son domicile. Les voisins interrogés discrètement, ne se souvenaient pas l'avoir aperçu depuis sa disparition.

A quatre heures précises le père Miret arriva. Il se lamentait et se désespérait. Après l'avoir un peu réconforté, je le mis au courant de mes plans. Quand l'obscurité serait venu je comptais me rendre secrètement à sa ferme. Mon intention était de prendre le prétendu vampire sur le fait. Il importait en conséquence, de ne rien ébruiter de mes projets. La nuit prochaine, je veillerai moi-même sur le sommeil de sa fille. Je n’avais besoin de personne, je ne voulais d'autre auxiliaire que Pierre Launay qui serait là pour me prêter au besoin main forte.

Tout était entendu entre nous, je le congédiai en lui donnant rendez-vous pour le soir.

 

8

 

Lorsque ma montre marqua neuf heures, je jugeai le moment venu de me mettre en route. Je m'étais armé d'un solide bâton de frêne, j'étais muni une lanterne sourde, et j'avais glissé dans la poche de mon veston, un bon revolver soigneusement chargé. Je jugeai moi qui ne partageais pas les superstitions de ces braves gens, qu'il fallait, avant tout, prévoir l'éventualité d'une rencontre avec un malfaiteur en chair et en os. Je ne tenais pas d'ailleurs autrement à cette opinion. Comment admettre qu'un être humain fut assez dénaturé pour accomplir cette besogne de vampire ? Comment aurait-il pu déjouer continuellement les précautions prises, et pénétrer quand cela lui plaisait, à travers fenêtres et portes closes dans cette chambre de jeune fille, qui était tout particulièrement surveillée et gardée ? N'était-il pas plus vraisemblable de croire que la pauvre Jennie était victime de ses propres hallucinations et qu'un mal inconnu produisait les plaies vives qu'elle montrait. Chemin faisant, mon imagination accueillait, pesait, rejetait les hypothèses les plus vairées. J'allais : mon pas s'accélérait et j'étais obligé de m'avouer qu'outre un intérêt réel pour le chagrin de la famille Miret, un sentiment moins louable et plus égoïste me poussait. J'étais curieux de voir, de savoir de connaître le dernier mot de cette épouvante énigme.

Les furieux aboiements du chien de garde signalèrent mon approche. Le père Miret parut sur le seuil une lampe à la main. Il fit taire l'animal et m'introduisit dans la pièce principale où la famille m'attendait. J'abrégeai les politesses et sans plus tarder, j'assignai à chacun son rôle. Le père et la mère Miret ne pouvaient être qu'un embarras ; je les consignai dans le grenier avec défense de bouger, tant que je ne les appellerais pas . Je passai ensuite à Pierre Launay ; il s'était muni à tout hasard d'un vieux fusil de chasse à piston bourré de chevrotines. Je le cachai sous un hangar dans une charrette vide, d'où il pouvait surveiller la cour, je lui recommandai la patience, le silence et l'immobilité. Le chien fut entraîné dans sa niche. Ces dispositions prises, je rentrai dans l'habitation où Jennie était demeurée.

 

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L'appartement tout au rez-de-chaussée ne comprenait que deux pièces de plain-pied ; la grande salle dans laquelle on entrait, qui servait de cuisine et de salle à manger et où était le lit du père et de la mère Miret, et une chambre contiguë plus petite, qu'habitait Jennie. Une porte intérieure les faisait communiquer ; l'entrée et les fenêtres ouvraient toutes sur la cour. Après avoir poussé les verrous, tiré les contrevents, visité minutieusement les coins, les cheminées, les armoires, tous les endroits qui pouvaient servir de cachette et jusqu'au dessous les lits, je revins vers Jennie qui attendait, toute tremblante et je lui annonçai mes intentions. Je voulais qu'elle se retirât dans sa chambre et s'y reposât comme d'habitude. Elle ne devait avoir aucun sujet de crainte, car la porte entre les deux pièces demeurait entr'ouverte, et moi, je restai à la portée d'entendre tout ce qui se passerait et de surprendre le prétendu vampire s'il apparaissait sous une forme ou sous l'autre.

Elle obéit sans m'en demander davantage et quitta la salle. Je l'entendis pendant quelque temps, aller et venir, se déshabiller ; puis le craquement du sommier et la disparition de la lumière m'annoncèrent qu'elle s'était couchée.

Je songeai alors à m'installer moi-même pour la nuit. J'approchai une table ; j'y plaçai deux allumettes ma lanterne et mon revolver. J'enlevai mes bottines dont le heurt sur le carrelage aurait pu déceler mes mouvements. Je soufflai ma bougie et je m'étendis tout habillé, sur le lit de la grande salle.

Mes premiers instants de garde se passèrent dans une inconscience presque complète, des perceptions extérieures. J'avais l'impression d'être enterré vif sous l'amas de ténèbres, qu'entassaient dans la chambre, la nuit profonde et les massifs contrevents de chêne. Mon ouïe seule était en éveil et, sur aiguisée par l'abandon des autres sens, recueillait avidement mille bruits indistincts ; les craquements du bois en travail, des rongements de mandibules d'insectes, des grincements de ressorts, que la rouille distend. Bientôt je perçus le halètement léger et régulière du souffle de ma voisine, que la fatigue endormait. Le timbre enroué de la vieille horloge avec un détraquement prolongé de chaînes et de ressorts, sonna onze heures. Alors des rumeurs, au dehors, éclatèrent. Un coup de vent secouait l'atmosphère pesante du ciel chargé de nuages. Je l'entendit gémir, d'abord timidement dans la cheminée et sous la porte, puis grandir, enfler sa voix et se déchaînant en ouragan, hurler furieusement contre les angles de la ferme.

La fièvre de l’attente me surexcitait ; je me tournais et retournais sur mon matelas, cherchant vainement une position agréable à mes membres énervés, lorsqu'un profond soupir, puis une plainte qui s'échappaient de la chambre de la jeune fille m'immobilisèrent subitement. Je retins ma respiration et tendis l'oreille. Je ne m'étais pas trompé. On parlait dans la pièce voisine. Je pris ma lanterne et masquant la lumière, m'avança sur la pointe des pieds, jusqu'au seuil. Là j'écoutais encore. La voix de Jennie articulait des phrases entrecoupées ; je poussais doucement la porte et j'entrai.

La jeune fille les yeux grands ouverts, était assise sur son lit. Je crus d'abord qu'elle était réveillée, mais l'expression hagarde et inconsciente de ses yeux me montra qu'elle était livrée à une crise de somnambulisme. De ses bras tendus, la paume des mains en dehors, elle s'efforçait d'écarter quelque chose d'invisible qui l'épouvantait.

« Sauvez-moi, criait-elle... Je le vois... Il va venir... il s'approche... C'est horrible... Personne ne peut donc l'empêcher de boire mon sang et ma vie... Il m'épuise... Il me tue... je suis jeune, je veux vivre , mes amis, sauvez-moi... Chassez-le, je vous en supplie … Quand je vous dis qu'il vient... Il est là, je le sens... Il va entrer... et je suis clouée là, je ne puis pas bouger... Personne n'aura pitié de moi. Mon Dieu, mon Dieu... au secours »

L'angoisse décomposait ses traits ; une sueur froide coulait à grosses gouttes sur son front. Je frémissais, je me sentais saisi d'une contagion d'effroi, tant son regard fixe et profond semblait réellement apercevoir l'objet de son épouvante.

Elle eut un nouveau geste d'horreur et reprit :

« Chassez-le... je vous en supplie. Il est là. Il se cache derrière la fenêtre. Il entre... Mon Dieu, mon Dieu, je suis perdue ! »

A ce moment comme si sa vision prenait corps un ressaut du vent mugit dans la cheminée et un violent choc ébranla le contrevent. En même temps le chien se mit à hurler das la cour, d'un hurlement qui se prolongeait lamentablement et ne s'interrompait quelques secondes que pour reprendre plus élevé et plus lugubre.

Un frisson de terreur me secoua malgré moi. Que voyait, que sentait cette bête, pour pousser cet appel sinistre ? Que se passe-t-il dehors ? Je ne pouvais rester tranquille sous cette menace. Je sortis de la chambre, je posai ma lanterne, je pris mon revolver et ouvrant la porte extérieure, je me précipitai dans la cour.

Aux premiers pas que je fis je fus assourdi presque aveugle. La bourrasque s'engouffrant entre les bâtiments faisait rage pour s'échapper, heurtait les murs, secouait frénétiquement les pignons, les ardoises des toits, les lucarnes des greniers. La voix du chien qui dominait ce vacarme, me guida vers l'endroit où il était attaché. En me sentant, il cessa de hurler vigoureusement. Je lui parlai et cherchais à le calmer lorsqu'un fracas de contrevents qui battent et de vitres qui se cassent éclata brusquement derrière moi. J'eus la pensée que j'avais mal fermé la porte de la maison ; sans doute la violence du vent l'avait forcée et, se déchaînant dans les pièces vides, faisait sauter les croisées. Je laissais le chien et revenais, quand un cri perçant qui partait de la chambre de Jennie, me fit courir.

En quelques enjambées j'atteignis le seuil et comme je le franchissais il me sembla qu'une ombre humaine une silhouette vague et rapide me frôlait. La porte était grande ouverte.

J'entrai. Dans la première pièce je ne remarquai rien d'extraordinaire ; ma lanterne brûlait toujours dans le coin où je l'avais laissée. Je la pris et pénétrai vivement dans la chambre de la jeune fille. Là tout avait été bouleversé. La fermeture des volets avait cédé ; la fenêtre était brisée, et la tempête s'y précipitait arrachant les rideaux, bousculant , fracassant les meubles. Au milieu de ce désordre, Jennie sur son lit, appelait désespérément.

Dès que je me fus approché d'elle, elle me saisit les bras avec force.

« Vous voilà enfin ! Me dit-elle. Ah ! Pourquoi m'avais-vous quitté ? Il s'est encore gorgée de mon sang. C'est atroce. »

Comme j'allais répondre , un coup de feu retentit dans la cour. Je voulus me dégager mais ses doigts se crispèrent sur ma chair avec une telle vigueur que je jetai une exclamation de douleur.

« Non vous ne vous en irez plus. Car il était là tout à l'heure. Il s'est sauvé comme vous arriviez mais il vous guette ; si vous vous en alliez, il reviendra. Je ne rêve pas, je ne suis pas folle. Regardez plutôt.

De sa main libre, elle dirigea sur sa gorge les rayons de lumière et je vis distinctement une chose qui me fit frémir. Une piqûre rouge comme une morsure de sangsue trouait la peau blanche. Un filet de sang en coulait et allait maculer le linge de la chemise rabattue sur sa poitrine.

Tandis que je la regardais interdit, des pas envahirent la maison. J'entendis la voix de Pierre Launay crier : « Où êtes-vous ? Venez vite. Je crois bien que je l'ai tué » Guidé par la lueur il arriva près du lit. Le père et la mère Miret, silencieux l'accompagnaient.

En quelques mots, il s'expliqua. Du hangar où il était embusqué, un avait entrevu une forme humaine qui fuyait vers le portail. Il avait fait feu. La forme avait chancelé puis s'était redressée et avait disparu sans perdre de temps, il était accouru me prévenir.

Je laissai Jennie entre les bras de ses parents et le suivis immédiatement Il me mena directement à l'endroit où il avait aperçu l'ombre. A la lueur de ma lanterne, j'examinai soigneusement le sol. Une large flaque de sang marqua i bien la place où il avait tiré. Plus loin quelques gouttes espacées nous menèrent jusqu'au portail sous lequel une autre large tache s'étalait. Mais quand nous voulûmes pousser au-delà notre recherche, il nous fut impossible de rien distinguer. Les traces s'effaçaient et se perdaient dans la boue liquide du chemin.

Je voulus enter un autre moyen. Je fis détacher le chien, il s'agita beaucoup, battit le terrain en tous sens, fouilla les haies tout à l'entour, mais revint sans avoir rien rencontré. Évidemment le blessé n'était pas resté dans le voisinage ; malgré la perte de son sang il avait encore de la force de se traîner hors d'atteinte.

 

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J'attendis avec impatience les premières clartés du main. J'espérais qu'elles me découvriraient d'autres indices que l'obscurité nous dérobait encore. Mais les éléments qui avaient déjà favorisé l'intrusion du malfaiteur semblèrent se conjurer pour assurer sa disparition. Une heure avant le jour, la tourmente de vent s'apaisa et une véritable trombe d'eau s'abattit. Lorsqu'au lever du soleil je voulus reprendre mes recherches, une pluie diluvienne noyait la terre, détrempait les guérets, changeait le chemin en bourbier et avait effacé irrémédiablement toutes les empreintes de la nuit. Je quitta la ferme, sans emporter le moindre renseignement sur la cause de l'auteur de ce drame mystérieux.

Tous les autres procédés d'investigation que j'employai échouèrent. Je dénonçai les faits à la gendarmerie ; elle se livra à des enquêtes, qui n'aboutirent pas. Je fis opérer de nouvelles perquisitions au Fief-aux-Moines, elles ne produisent aucun résultat. On recherche activement le Bohémien. Il demeura introuvable. Il avait abandonné son ancien logis et personne ne savait où il s'était réfugié.

J'eus du moins la consolation d'avoir ramené la tranquillité et le bonheur au foyer de la famille Miret. Le prétendu vampire ne reparut plus et la jeune fille délivrée de l'horrible cauchemar qui l'affolait et l'épuiser, se rétablir rapidement et complètement. Avant le carême je ceignais mon écharpe pour consacrer son union avec Pierre Launay, tout fier de sa victoire sur le fantôme.

 

9

 

Des semaines et des mois s’éboulèrent. Le soleil d’été revenait. Le mystère restait impénétrable et cette histoire de vampire paraissait destinée à tomber définitivement dans le domaine de la légende lorsqu'un matin le garde champêtre se présenta au rapport. Il venait me transmettre les doléances de plusieurs propriétaires voisins du Fief-aux-Moines. Depuis le commencement des chaleurs, d'insupportables exhalaisons s'échappaient du vieux cimetière ; les plaignants pensaient qu'elles provenaient des anciennes tombes de moines ; dans tous les cas, ils me demandaient de faire visiter et assainir le clos abandonné.

Je m'empressai de faire droit à leur requête et dès le lendemain, escorté du garde et de deux journaliers qui portaient des pioches, des pelles et des serpes, je m'acheminai vers les ruines de l'abbaye. Nous franchîmes la brèche par laquelle nous avions déjà pénétrés. Le lieu gardait son air de solitude et de détresse et même l'herbe nouvelle qui maintenant hérissait le sentier jadis frayé, montrait qu'aucun pas humaine l'avait foulé depuis l'hiver.

Une exploration sommaire nous conduisit devant un fourré qui recouvrait plusieurs ares de ses ronces et de SS branches enchevêtrées. J'ordonnai aux journaliers de raser les buissons d'épines et de déblayer complètement le terrain. Il se mirent à l’œuvre et après une demi-heure de travail, nous aperçûmes à travers l'éclaircie, une masse brune gisant sur le sol. L'ardeur de mes hommes redoubla ; ils dégagèrent les alentours à coups de serpe et mirent au jour une forme humaine. J'avançai et surmontant mon dégoût, je me trouvai en face d'un cadavre, couché sur le dos, un bras replié sous la tête dans l'attitude où il avait succombé. Je le reconnus du premier coup d’œil. Il ne pouvait y avoir de doute ; malgré la déformation et la décomposition des chairs avec les particularités bizarres de son costume, avec ses cheveux couleur aile de corbeau, avec ses moustaches en broussaille, que la pâleur de la face noircissait encore, reproduisait l'apparence et la ressemblance exacte du Bohémien.

Je fis transporter le corps dans le chœur de l'ancienne chapelle et un médecin pratiqua l'autopsie. Le décès remontait à plusieurs mois ; on retrouva trois chevrotines logés dans le flanc droit.

F I N

 

REVUE NOS LOISIRS DU 16 FEVRIER 1908

 

 

 

 

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