HISTOIRE DE VAMPIRES 3 * 4
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HISTOIRE DE VAMPIRES
Nouvelle par Henry BELZAC
3
Le cœur serré, je suivais les sinuosités du chemin vert qui me ramenait à la route, abattant nerveusement, du bout de ma canne, quelques rameaux d'aubépine, que les haies projetaient sur mon passage. Mon impuissance devant le chagrin de ces braves gens me désolait. Mais je méditais vainement quelque moyen de leur venir en aide, lorsque à un détour, une voiture se montra. Je reconnus le cabriolet rustique du médecin qui s'avançait avec précaution, décrivant sans cesse des zigzags pour éviter les ornières. Je le hélai sans façon.
Il me fit un signe d'intelligence, arrêta son véhicule en descendit, et laissant son cheval brouter paisiblement avec des cliquetis de mors, les branches des broussailles, vint à ma rencontre la main tendue.
— Vous allez chez les Miret, lui dis-je.
— Comme vous voyez.
— Moi, j'en viens et je ne serai pas fâché d'avoir votre avis sur ce cas extraordinaire.
Devant cette attaque à brûle-pourpoint , il prit son air le plus doctoral, cambra son buste, caressa ses favoris, hocha la tête et ne répondit pas.
— Vous pouvez parler sans scrupule, ajoutai-je nous sommes confrères aujourd'hui, car moi aussi, j'ai été appelé en consultation. La pauvre fille désespérant de la science du médecin, s'est adressée l'autorité du maire. Nous avons sans doute reçu les mêmes confidences. Que pensez-vous du mal et des explications de la malade.
Il y eut un silence. La main du médecin fourrageait de plus en plus activement les broussailles de sa barbe. Il hésitait. Il prit enfin son parti.
— J'aime mieux être franc, dit-il. A d'autres je pourrais prodiguer ces grands mots gréco-latins que nous étalons, pour couvrir les défaillances de notre science ; à vous, je préfère vous dire, en bon français, que je n'y comprends rien. Je soigne Jennie Miret depuis six mois et j'en suis encore à chercher les causes véritables de sa maladie. Aucun organes essentiels n'est atteint ; le cœur, les poumons, l'estomac fonctionnent régulièrement. En théorie et en fait, l'anémie irrémédiable, dont elle souffre est inexplicable.
— Mais cette cicatrice à la gorge ? Fis-je.
— Nous y voilà... Vous comprenez que je ne puis admettre un instant, comme médecin, cette fable d'un vampire qui viendrait la nuit se repaître de son sang. La science positive a, depuis longtemps éliminer l'intervention du surnaturel. Pourtant il y a deux faits précis, que je puis contester ; d'une part, la cicatrice existe ; je l'ai vue moi-même encore saigner. D'autre part cette légende d'un vampire est absurde, mais elle expliquerait exactement les phénomènes morbides dont se plaint la malade.
— Alors ?
— Alors je suis dans une impasse, entre deux murs également infranchissables ; l'absurde, d'un côté et l'incompréhensible de l'autre. Certains de mes confrères qu'on ne prend jamais au dépourvu ne s’embarrasseraient pas pour si peu. Ils vous affirmeraient que, à défaut d'un agent matériel, l'imagination est parfaitement capable de créer la plaie, dont le patient s'imagine souffrir. La suggestion, qu'aurait Jennie Miret d('être mordue par un vampire, produirait sur elle le stigmate de cette morsure. Moi je trouve cette explication plus merveilleuse que le merveilleux qu'elle prétend élucider. Que voulez-vous ? La science humaine se borne à l'observation et à la classification de notions qui nous sont fournis par nos sens. Mais nos cinq sens perçoivent-ils tout ce qu'il existe ? Y a-t-il ou n'y a-t-il pas des êtres ou des phénomènes qui ne peuvent être ni vus, ni entendus, ni touchés, ni goûtés, ni sentis ? C'est une question qui n'est pas soluble humainement. Moi je me contenterai de dire que, en tout cas, ce qui n'est pas sensible n'est pas du domaine de la science, et je me récuse. Sur ce, j'ai vidé mon sac de médecin. Au revoir et à votre service.
4
Le cabriolet s'était éloigné parmi les cahots des ornières. Je poursuivis mon chemin ; mais au lieu de regagner mon habitation, je pris à travers champs un sentier qui menait directement au bourg de Sérigny. L'étrange figure de ce Bohémien que la pauvre femme accusait de l'avoir maléficiée, me tracassait l'imagination. Je voulais me renseigner aussi exactement que possible sur cet énigmatique personnage.
Bien que quatre heures fussent depuis longtemps passées, quand je franchis la porte de la mairie, le secrétaire était encore dans son bureau. Il s'y livrait à des calculs compliqués pour répondre à une invraisemblable statistique qui lui demandait le nombre d’œufs pondus, chaque année par les poules de la commune. J'appelai le garde champêtre, qui arrosait ses légumes dans un jardin voisin. Je leur exposé mon affaire. Ils rassemblèrent leurs souvenirs ; nous consultâmes l'état civil et le cadastre. Mais toutes nos recherches n'aboutirent sur le point qui m'intéressait, qu'à de très sommaires et très superficielles indications.
Dans la vallée, à douze ou quinze cents mètres de Sérigny, existait jadis une abbaye, appelée Fief-aux-Moines. La Révolution en avait épargné peu de chose. Le domaine morcelé champ par champ avait été dépecé entre les cultivateurs d'alentours. Les bâtiments d’habitation n'avaient pas trouvé d'acquéreur ; dévastés puis démolis pierre par pierre, ils étaient maintenant rasés jusqu’au sol. Seule une chapelle bâtie, suivant l'usage, au milieu du cimetière où étaient enterrés les moines, gardait ses quatre murs à peu près intacts. Aucun paysan ne s'était soucié de profaner ces sépultures et d'enfoncer le soc de sa charrue dans cette terre peuplée de squelettes. Le clos abandonné s'était peu à peu transformé en un hallier de ronces et d'aubépines. Personne n'y pénétrait plus depuis longtemps. La crainte superstitieuse des morts, plus encore que les épines des fourrés en écartait les vivants, si peu de gens auraient osé d'en approcher, sitôt le soleil couché.
Aussi, grande avait été la surprise, lorsque il y avait deux ans, on s'était aperçu que ce lieu sinistre avait un habitant. A la vérité le locataire inattendu de Fief-aux-Moines n'était pas fait pour atténuer la mauvaise réputation du logis. On ne connaissais ni sa famille, ni ses antécédents. Mais son teint d'argile cuite , ses longs cheveux de la couleur d'une aile de corbeau, ses yeux noirs et luisants, sa bouche lippue, que d'épaisses moustaches embroussaillaient, le désignaient, à première vue, comme le type classique de ces nomades, comme sous la dénomination, inexacte d'ailleurs de Bohémiens. Sans doute, il avait allumé un soir, entre le mur de la chapelle son feu de vagabond, et comme personne ne l'en expulsait, il y était resté. On pensait qu'il s'en irait un jour comme il était venu ; mais au contraire il avait entrepris des travaux d'installation, qui montrait son intention de fixer là ses pénates errants. A travers les broussailles il s'était frayé un chemin jusqu'à la porte du sanctuaire délaissé ; il avait déblayé les débris de toute sorte qui en obstruaient l'accès ; il en avait fermée l'entrée par une barricade de planches ; enfin pour remplacer la toiture effondrée, il avait étendu sur les voûtes encore debout,n une couverture de genêts et de bruyère qui les garantissait contre l'atteindre de la pluie, de la neige et des intempéries.
Qui étai-il ? D'où venait-il ? Un séjour de deux ans dans le pays n'avait pu dissiper, l'obscurité dans l'inconnu s'enveloppait. Il ne fréquentait personne, et personne n'avait la tentation de troubler la solitude de ce gîte mal famé. Sa conversation se bornait à échanger des mots strictement nécessaires à ses besoins. Tout ce qu'on savait c'est que, bien qu'il n'exerçât aucun métier apparent, il ne manquait pas d'argent, car il ne mendiait pas, et payait comptant tout ce qu'on lui fournissait. Seulement de temps en temps il disparaissait tout à coup et après une absence qui durait souvent plusieurs semaines, reparaissait ensuite sans qu'on pût devenir ce qu'il avait fait et où il était allé.
Comme on pense, l'imagination populaire s'était beaucoup exercée autour des faits et gestes de cet extraordinaire individu, et des légendes diverses mais toutes peu favorables à l'ermite au Fief-aux-Moines, défrayaient les commérages de la contrée.
D'après les uns, il fabriquait de la fausse monnaie ; suivant d'autres, il était l'affilié d'une bande de malfaiteurs ; mais l'opinion la plus accréditée l'accusait de se livrer aux pires maléfices. Pendant la nuit, les ténèbres dont ce lieu isolé se couvrait, cachaient prétendait-on, de coupables et d'effrayants mystères. On voyait des lueurs rougeâtres s'échapper à travers les hautes fenêtres de la chapelle profanée ; on apercevait des ombres qui se glissaient par les brèches de l'ancien cimetière. Quelquefois même des cris de détresse perçaient les murailles et allaient frapper d'épouvante le passant attardé dans les environs de cette ruine sinistre.
Comme somme toute, la conduite du Bohémien n'avait jamais été l'objet d'aucune plainte précise, je ne m'étais pas autrement inquiété des rumeurs extravagantes qui circulaient sur son compte. Je m'étais contenté d'exiger son inscription sur le registre des étrangers. Il avait déclaré se nommer : Eszla Joacob né à Salczen (Hongrie) âgé de trente cinq ans, exerçant la profession de colporteur.
(A SUIVRE LE 7 DÉCEMBRE)
REVUE NOS LOISIRS DU 2 FÉVRIER 1908