HISTOIRE DE VAMPIRES 1 * 2
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1
Sous l'avalanche de rayons de flamme, qui tombaient à pic du zénith, l'ombre pyramidale d'un cèdre conservait encore, au coin de la terrasse où je m'étais réfugié un peu de la fraicheur du matin. A mes pieds, les lents et molles ondulations du Val de Loire, ses champs hérissés de chaumes jaunes, ses prairies, que l'herbe desséchée recouvrait d'un tapis de nuance rousse, le fleuve, trainant à travers l'aridité des grèves fauves, son flot transparent d'ambre blond, s'imprégnaient et se coloraient de l'or ardent du soleil d'été. La ramure des arbres s'engourdissait sous le souffle brillant du midi ; puis une feuille ne remuait, pas un oiseau ne chantait. En revanche le monde mystérieux des insectes manifestait une joie bruyante ; des essaims de papillons s'ébattaient de leurs grandes ailes moirées de blanc, de rouge et d'or ; de gros bourdons veloutés de brun et de noir, voletant de fleur en fleur parsemaient l'air de leur ronflement monotone ; du ras du sol s'élevaient des bruissements stridents, des grincements d'antennes, des craquements d'élytres et de mandibules, ces mille clameurs plus métalliques qu'animales, d'êtres aux carapaces hideuses et aux organes de corne, qui surgissent aux heures torrides, comme le crépitement de la terre embrasée. Bercé par le balancement intermittent d'un rocking-chair, je m'abandonnais paresseusement à la torpeur ou s'anéantissait toute la nature, quand le frôlement d'un pas sur le gravier me fit tourner la tête. Mon domestique s'avançait, l'air effaré.
— Monsieur, me dit-il, c'est Pierre Launay qui voudrait vous parler.
J'eus un mouvement de révolte.
« Qu'il sen aille au diable ! Pensai-je. On ne peut même pas me laisser en paix par une chaleur pareille. »
puis avec cette résignation aux importuns, qui est la vertu essentielle d'un maire de campagne.
— C'est bien, dites-lui qu'il vienne ici, lui dis-je au domestique.
Je soulevai péniblement mes membres alanguis et m'installant en équilibre sur l'extrémité de mon siège, je m'apprêtai à recevoir le visiteur annoncé.
La mine piteuse et embarrassée du pauvre garçon désarma tout de suite ma mauvaise humeur.
— Je vous dérange, monsieur le maire, balbutia-t-il humblement.
Mais non, mon ami. Asseyez-vous et racontez-moi ce qui vous amène.
Il approcha une chaise , mais, au lieu d'ouvrir la bouche, il se mit à tourner machinalement son chapeau entre ses doigts.
— Est-ce que je vous fais peur ? Repris-je.
— Oh non, monsieur le maire. Je crains seulement que vous ne vouliez pas me croire, tant mon affaire est incroyable.
— Qu'y a-t-il, voyons ?
— Eh bien, monsieur le maire, voilà la chose. Je devais épouser ma cousine Jennie Miret le mois prochain et à l'heure qu'il est, le mariage ne peut se faire.
— Si elle ne veut plus de vous, qu'y puis-je ?
— Oh non, monsieur le maire, ce n'est pas cela. Elle voudrait bien, mais elle ne peut. Ni moi, ni d'autres ne la mèneront à l'église. Elle s'en va de jour en jour.
— Ce n'est pas moi, c'est le médecin que cela regarde.
— Tout les médecins du monde n'y peuvent rien. Elle n'est pas malade ; elle est maléficiée.
— Qu'est-ce que vous me racontez là ?
— C'est comme je vous le dis, monsieur le maire. Sûrement on lui a jeté un sort, et le sorcier n'est pas loin. C'est le Bohémien du Fief-aux-Moines, qui a fait le coup. L'automne dernier, Jennie allait mener les vaches aux champs dans le voisinage de l'ancien cimetière. Il a prétendu la courtiser. Comme elle ne voulait pas l'écouter, il est entré en fureur et s'est éloigné en murmurant des menaces. Qu'a-t-il fait ? Je n'en sais rien mais depuis ce temps là, elle n'a cessé de dépérir. Elle ne mange plus, elle n'a plus de sang, elle fait mal à voir. A l'entendre elle souffre des choses si effroyables que je n'ose les répéter. Enfin elle n'en n'a plus pour longtemps ; c'est certain. A peine si elle peut mettre une jambe devant l'autre et quand elle repassera la porte de l'église, ce ne sera pas pour s'y marier, non, bien sûr.
Il s'attendrissait. Sa voix s'étouffa dans un sanglot. Une grosse larme roulait le long de son nez. Malgré l'absurdité de son récit, son chagrin sincère m'émouvait. Je ne voulus pas discuter.
— Quand cela serait, quel remède puis-je porter ? Je ne suis pas sorcier.
Il me saisit la main.
— Elle vous réclame, monsieur le maire. Elle voudrait vous parler en tête à tête. Elle serait venue elle-même, si elle pouvait, elle ne bouge plus guère de a chambre. Alors elle m'a chargé d'aller vous trouver. Je vous en prie, ayez égard à,elle. Promettez-moi d'y aller. Qu'est-ce que cela vous coûte ? Et nous vous en serons très reconnaissant.
Hésiter eût été une cruauté.
— Soit j'irai aujourd'hui même, fis-je.
— Aujourd'hui ?
— Entre cinq et six heures ; êtes-vous content ?
Il me serra vigoureusement la main.
— Je savais bien que vous n'auriez pas le cœur de nous refuser. Je cours lui annoncer votre visite. Elle va être si heureuse. Elle vous attend comme son salut.
2
Un regain de mécontentement se souleva en moi lorsque, quelques heures plus tard, je vis se dérouler devant moi les reflets brûlants de la grande route et ses kilomètres de poussière grisâtre.
« Quelle corvée, pensai-je. Décidément le métier n'est plus rentable. Jamais un jour de tranquillité. Je pacifie déjà les ménages en querelle. Je concilie le mur mitoyen, la haie indivise, et la mare commune. Je suis la providence locale des gens sans place et des soldats en mal de permission. Je suis le petit manteau bleu de tous les affligés et l'exécuteur attitré de toutes les commissions difficiles et désagréables. S'il faut encore que je console les fiancés dans le chagrin, et que je satisfasse les caprices des filles malades, j'en ai assez ; je rends mon écharpe. »
Heureusement un quart d'heure de marche me conduisait à l'entrée du chemin qui aboutissait à la ferme Miret. Une délicieuse fraîcheur s'y amassait à l'ombre des grands chênes entrelaçant leurs branches aériennes en arceaux de verdure. La sensation de bien-être, que j'éprouvai calma les nerfs, et ramena en moi plus de bienveillance ; je me fis honte de mon égoïsme :
« Après tout, repris-je, ces Miret sont de très braves gens. Si ma présence peut apporter quelque espérance à cette malheureuse qui se meurt, je n'aurai pas perdu ma peine »
Telle étaient mes dispositions, au moment où je débouchait dans une large cour rustique, qu'enclosaient les bâtiments de la ferme ; on fond l'habitation à droite, les étables, à gauche, les hangars, les granges et les paillers. Je connaissais les Miret de longues date ; possesseurs de leur petite ferme, ils y vivaient dans l'aisance du cultivateur qui logé, nourri,chauffé dans leur domaine, économise plus qu'il débourse. Le mari bonhomme d'humeur joviale et de caractère serviable, travaillait dure toute la semaine, mais le dimanche, ne dédaignait pas la bouteille ; la femme était de cette bonne de forte race de ménagère campagnardes qui mettent leur principale coquetterie dans la bonne tenue de leur maison et ne craignent pas, quand la moisson presse, de manier elle-même la faucille et le râteau. Comme je débouchai dans la cour, maître, maîtresse, domestiques, et servante courbés sur l'aire de terre battue y étalaient méthodiquement une litière de gerbe. Dès qu'il m'aperçut le père Miret se dressa vivement et s'avança vers moi la main tendue.
—J'ai bien du plaisir à vous voir, monsieur le maire. Pierre m'avait bien dit que vous viendriez, mais je doutais quand même.
— Vous aviez tort. Quand j'ai promis je m'exécute.
— Oui... mais... c'est que... Enfin vous autres qui êtes instruits, vous n'aviez pas la même manière de penser que nous sur bien des choses.
D'un revers de main, il s'épousseta, reprit sa blouse et n'ouvrant la porte de sa maison.
— Faites moi l'honneur d'entrer monsieur le maire.
La grande salle où il m'introduisit présentait l'aspect et l'ameublement habituel des fermes du pays ; un carrelage rouge déteint, un plancher qu'étayaient des poudres et des solives mal équarries, une grosse armoire ventrue aux vantaux vernissés et reluisants, un large lit abrité sous des rideaux de serge verte, une longue table rectangulaire de chêne, une grande cheminée décorée d'images de sainteté, de photographies de famille et de chapelets d’œufs d'oiseaux. J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d’œil sur cet intérieur banal, lorsque Jennie Miret, que son père était allé prévenir, entra.
En disant qu'elle faisait mal à voir, son fiancé n'avait pas exagéré. La belle fille de campagne, au teint vermeil et aux formes vigoureuses dont je gardais le souvenir, s'était évanouie ; à sa place, m'apparaissait un spectre blême, où la mort semblait avoir accompli plus qu'à moitié sa sinistre besogne décharnement. Les hanches et le buste lamentablement amaigri faisaient flotter la robe et plisser le corsage. Tout vestige de couleur s'était effacé de la peau exsangue du visage, que recouvrait une pâleur au reflets livides. Un creux marquait la place des joues disparues. Dans les proéminences osseuses des pommettes et de la mâchoire, sur la saillie anguleuse du nez, grimaçant l'affreux profil du squelette, déjà presque dégagé de son enveloppe de chair. En revanche sous l'orbite approfondie des yeux, la blancheur nacrée de la cornée faisait étinceler les pupilles dilatées, et leur flamme ardente semblait consumer à grand feu le peu qui restait de vie dans ce corps épuisé.
Mes regards exprimèrent sans doute involontairement la comparaison que cette vue m'inspira, car lorsque sa mère l'eut assise dans un vieux fauteuil de canne, levant ses yeux vers moi, elle me dit :
— Je suis bien changée, n'est-ce pas, monsieur le maire.
Je m'efforçai de prendre un air dégagé.
— Mais non, pas autant que vous vous le figurez sans doute, Vous avez été malade, cela se voit. Mais vous êtes trop jeune pour ne pas guérir. Prenez patience. Écoutez le médecin. Soignez-vous bien, le mal passera comme il est venu.
Elle eut un sourire navré.
— Vous voulez me donner du courage. Je vous en remercie, mais ce que j'ai nul médecin ne le guérira. Ce ne sont pas des consultations ou des médicaments qui éloigneront celui qui me mange le sang.
— Pouvez-vous vous imaginez des choses pareilles.
— Ce ne sont pas des imaginations, allez. Mais vous êtes comme les autres, vous ne voulez pas me croire. Je n'en suis pas surprise. Est-ce que c'est croyable ? Moi-même est-ce que je croirais, si je ne le sentais pas. Et pourtant regardez.
Elle dégrafa son corsage et mit à nu le bas de son cou. A la naissance de la gorge se montrait une petite cicatrice violette de forme ovale. On aurait dit une piqûre de sangsue.
— La preuve est là, palpable et vous m'écouterez peut-être maintenant, quand je vous dirai que c'est le Bohémien du Fief-aux-Moines qui vient depuis des semaines, périodiquement sucer mon sang. Comment pénétré-t-il, comment s'introduisit-il dans ma chambre ? Je n'en sais rien. Toutes les précautions que nous avons essayées ont échoué et je ne le vois jamais ni entrer ni sortir. Mais la nuit au milieu de mon sommeil je suis réveillée par un poids qui m'oppresse. J'ouvre les yeux. Le Bohémien est à genoux sur ma poitrine. Je veux le repousser, je veux crier, je ne peux pas. Il se penche, il approche sa bouche de ma gorge et il aspire avidement, je sens ses lèvres qui sucent et mon sang qui s'en va. Je ne puis ni bouger, ni appeler. Je suis paralysée. Cela dure cinq minutes, dix minutes, je ne sais. Puis, quand il s'est bien repu, il disparaît. Je m'évanouis d'épouvante et d'épuisement. Mais ce n'est pas un cauchemar, car, quand je reviens à moi la marque reste et la plaie saigne encore. Voyez plutôt.
Stupéfait, j'effleurai machinalement du doigt la cicatrice. La pauvre fille, confuse, frissonna. Puis saisissant mon bras, et le pressant contre elle dans un élan de supplication :
— Vous ne doutez plus maintenant, me dit-elle, venez à mon secours car, si personne ne me délivre de lui, il me tuera. Ne me laissez pas égorger ainsi. Les médecins n'y peuvent rien. Je n'ai de recours qu'en vous. Ce n'est pas possible qu'il n'y ait pas moyen d'empêcher ces choses-là. Je ne veux pas mourir... non... je ne veux pas... Sauvez-moi je vous en supplie... sauvez-moi.
Elle lâcha mes mains et s'affaissa sur le fauteuil en proie à une crise de nerfs et de larmes. Tandis que son père et sa mère s'empressaient autour d'elle, violemment ému, je me levai, je m'approchai de la fenêtre et regardant les domestiques de la ferme qui continuaient tranquillement à battre le blé dans l'aire, je m'efforçai de remettre un peu de sang-froid et de clarté dans les impressions troublantes que cette scène étrange soulevait en moi.
Enfin Jennie se calma ? Je revins près d'elle. Elle essuyait ses yeux que les larmes avaient rougis et boursouflés.
— Faites excuses, dit-elle. Je suis honteuse. Mais la pensée que je vais mourir, mourir sous les morsures de ce monstre, me rend folle. C'est plus fort que moi. Au moins maintenant, vous me croirez plus que je divague.
— Mais enfin, repris-je, pourquoi le Bohémien s'acharnerait-il ainsi conte vous ?
— Ah ! Enfin il m'en veux, parce que je l'ai méprisé.
— Soyez franche : que s'est-il passer entre vous ?
— Puisqu'il faut tout vous dire, je vais vous conter les choses comme elles sont arrivées.
Avec les digressions de la prolixité habituelles des gens de la campagne, elle entama un long récit qui pouvait se résumer en quelques phrases.
Les Met possédaient un pré touchant à la demeure du personnage mystérieux qu'on appelait le Bohémien. Chaque après-midi d'automne , leur fille y menait paître les vaches de la ferme. Le Bohémien, quand il entrait ou sortait, cherchait à engager la conversation avec la bergère. Peu à peu il s'était si bien familiarisé et enhardi qu'un jour elle avait dû se défendre vigoureusement. Peut-être même eût-elle succombé et son chien n'était venu à son secours. L'homme repoussé s'était échappé furieux. Sur le seuil de son clos il s'était retourné et lui avait crié de loin : « Tu as beau ne pas vouloir de moi, je t'aurai malgré toi et nul autre que moi ne t'aura » D'abord elle ne s'était pas autrement effrayée de cette menace et s'était contentée de ne plus ramener ses bêtes dans le ré. Mais peu après, le chien crevait subitement et de ce jour datait l'étrange et horrible obsession dont elle se mourait.
Après ce récit elle retomba dans son fauteuil visiblement épuisée. Dans la crainte d'une nouvelle crise je me hâtai de prendre congé. Miret me reconduisit jusqu'au portail de la cour, et me serrant la main avec effusion.
— Nous n'avons plus confiance qu'en vous monsieur le maire, me dit-il.
Je balbutiai quelques de ces phrases vague à l'usage des malheureux, à qui l'on ne peut rien promettre, mais qu'on ne veut pas désespérer. Puis, prétextant un retard je me hâtai de m'éloigner.
( A SUIVRE LE 4 DÉCEMBRE)
REVUE NOS LOISIRS DU 2 FEVRIER 1908