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FANTOMES

2 Juillet 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

F A N T O M E S

 

Les fantômes, dont il s'agit ici, troublent le repos de bien des maris. Mais il est peu de maris qui se vengent avec cette férocité tranquille. Cette nouvelle est un véritable drames de plusieurs actes : l'angoisse du village, la vérité découverte, les supplications des coupables, l'épouvantable châtiment. Vous verrez au dénouement les fantômes imaginaires se transformer en créatures humaines condamnées au plus terrible des supplices.

 

FANTOMES-02---copie-1.jpeg— Puisque que tu te sens las, Claudin, reste au lit, dorlote-toi — avait conseillé la jeune fermière à son vieux mari Tu vois que je suis sur pied avant le jour, exprès pour te remplacer, pour houspiller Mathieu, le valet de charrue, et distribuer la tâche aux journaliers.

La Claudine partie, Claudin en dépit de sa promesse de paresser, puis aussi par méfiance sournoise et habitude d'épier ses gens, ne peut tenir en place. Il se leva, traversa la salle cuisine, la cour de la ferme sans rencontrer personne. Pensant que tout étaient aux champs, il gagna la campagne par le sentier creux.

Au carrefour de Cergy, à l'endroit généralement désert où, parmi des éboulis de ruines et de carrières s'ouvre, à demi murée déjà, l'étroite noire entrée de l'ancien souterrain, Claudin fut surpris de trouver Nicolas le maçon au bas de son échelle et entouré de paysans et de femmes en émoi.

Qué que tu fais là, Nicolas ?

Vous le voyez, maître Claudin fi le maçon avec une déférence marqué par le fermier riche autoritaire et redouté j'achève de cimenter l'entrée du souterrain. Encore trois ou quatre grosses pierres dans le trou de là-haut et ce sera bouché. Y a trop longtemps que ces profondeurs-là servent de refuge aux fantômes.

En v'la des superstitions !

Ça n'est pas des superstitions ! Fit le vieux paysan Après avoir vagabondé de nuit dans la lande et dans le bois pour empoisonner les sources, donner le rouge aux dindons, le tournis aux brebis et jeter des sorts à nos enfants, ces maudits revenants, ces maudits de nos revenant, dès que le jour paraît, rentrent dans ce trou et vont se cacher dans le fond des carrières.

Et nous profitons de ce qu'ils y sont en ce moment pour les emmurez ! reprit Nicolas gravement Ni ce soir, ni aucun autre soir, les spectres ne pourront plus sortir. N'y aura plus de malheur ni de maladie dans le pays.

Et vous imaginez que vos fantômes sont là dedans ? Ricana Claudin, sceptique et gouailleur.

Pour sûr qu'ils y sont affirma une vieille femme J'ai guetté cachée dans la broussaille et je les ai vus entrer, de mes yeux vus !

Claudin ne répondit que par un haussement d'épaules plein de mépris.

Dépêche-toi de finir, Nicolas crièrent plusieurs voix Les fantômes n'auraient qu'à s'échapper par ce qui reste encore d'ouvert là-haut !

Nicolas remonta l'échelle. Les uns lui tenaient l'auge, d'autres lui passaient les pierres. Une femme l'oreille au mur encore tout frais, souffla d'une voix peureuse :

Oui, oui, dépêche-toi... me semble que j'entends des pas , me semble qu'on se remue et qu'on s'agite de l'autre côté.

Et, guignant le fermier qui gouaillait, cette vieille l'apostropha :

Au lieu de rire, maître Glaudin, venez donc écoutez, vous verrez si je mens !

Et le fermier la joue à peine collé sur le ciment surpris d'abord, puis ensuite réfléchit, constata :

C'est vrai qu'on dirait des piétinements des plaintes étouffées, des cris sourds de frayeur ! On dirait même que des mains frôlent, tâtonnent éperdument le mur pour s'y accrocher, s'y hisser jusqu'au jour ! Il doit y avoir un être enfermé là-dedans, une chèvre, un chien, un chat, peut-être un gros oiseau, quelque malheureuse bête enfin qui cherche à s'échapper !

Et, interpellant le maçon qui, juché sur l'échelle, tendait le bras pour prendre sa dernière grosse pierre, Claudin demanda d'une voix changée :

Par le trou qui reste là-haut, ne distingue-tu rien, Nicolas ?

Ma foi, non. Je pourrais encore passer tout juste la tête pour voir, mais je n'y tiens pas ; les fantômes n'auraient qu'à me mordre ou me griffer la figure dans le noir ! Je vais fermer l'orifice.

Au même instant, de l'autre côté du mur, les coups furent frappés avec une force de désespoir.

Le fermier, le maçon, les paysans ne regardèrent effarés.

Nom de nom ! Il n'est que temps ! proféra Nicolas en prenant et levant la pierre.

Mais un cri rauque, hurlement de détresse et d'horreur l'immobilisa et fit frémir les autres.

Il y a quelqu'un ! Ne mets pas la pierre, il y a sûrement quelqu'un de vivant dans le souterrain !

Laisse-moi monter à l'échelle. J'ai des allumettes, j'en gratterai une... je verrai.

Faites pas ça, maître Claudin chuchotèrent les paysans terrorisés Les fantômes, pour se sauver, vont nous crever les yeux ou vous ouvrir la gorge leurs ongles ou de leur crocs.

Je veux voir, je vous dis que je veux voir ! répéta le fermier, frappant du pied. Vous allez peut-être commettre un crime ! Vous allez peut-être emmurer tout vivant des hommes comme vous et moi ! Ote-toi de là Nicolas que je monte et que je regarde !

Un grand silence s'était fait , aussi bien devant que derrière le mur. Claudin grimpa plusieurs échelons, gratta une allumette, l'enfonça flambante dans le trou noir puis passa la tête. Il aperçu d'abord assez confusément au bas du mur dans l'ombre, deux visages blêmes, convulsés, qui levèrent vers la lumière leurs yeux noirs agrandis, dilatés d'épouvante. Puis une voix méconnaissable, une voix entrecoupée, brisée se mit à supplier, à sangloter, sans même songer à mentir dans son affolement d'angoisse :

Pardon, Claudin, pardon... aie pitié, dis-leur que c'est nous... qu'ils nous laissent sortir ! Tu nous feras expier... tu feras de nous ce que tu voudras mais démoli ce mur, donne-nous le jour, de l'air ! Laisse-nous sortir et respirer... nous ne recommencerons plus, je te le jure, jamais, jamais !

La lueur de l'allumette s'élargit et maître Claudin reconnut sa femme, la Claudine et Mathieu le valet de champ.

Pétrifié, le fermier devint aussi pâle que les pâles complices. Et ces trois faces livides se contemplèrent une seconde dans un silence tragique.

Puis l'allumette brûlant les doigts de Claudin, il la lâché. Elle tomba s'éteignit dans le vide et tout devint atrocement noir.

Alors le fermier retira sa tête du trou, redescendit lentement les échelons. A terre, il se retourna vers Nicolas, et tous furent saisis de l'altération de ses traits.

Harcelé de question, il eut un sourire contraint, un regard troublé, un geste las et vague, puis il demeura muet, chancelant encore dans le vertige et l'obsession de son cauchemar.

Tête basse, il faisait effort, il essayait de balbutier quelques mots pour commande d'abattre le mur à coups de pioche.

Mais ce fut au-dessus de ses forces et, devant tous cs regards curieux, avides, scrutateurs, il imagina les quolibets, les huées, les outrages qui allaient éclater à voir surgir de la brèche, devant tous, la femme et son amant.

Son orgueil de maître riche, autoritaire et redouté se révolta à cette honte à ce déshonneur public. La jalousie et la colère le ressaisirent, l’âpre désir d'une vengeance le redressa.

Et les lèvres serrées, l’œil clair, mais la voix étranglée, il répondit enfin :

L'allumette s'est éteinte, mais j'ai tout de même eu le temps de voir quelque chose, quelque chose d'effrayant qui remuait dans l'obscurité ! Aussi n'hésite plus, Nicolas, bouche vite le trou.

Et tandis que Nicolas, regrimpant à l'échelle plaçait la dernière pierre et la cimentait rapidement, maître Claudin, défaillant, s'écarta de quelques pas, se laissa tomber plutôt qu'il s'assit sur le talus de la sente.

La vieille femme avait recollé son oreille au mur :

Je les entends encore... ils cherchent... ils tâtonnent toujours... ils frappent... ils frappent comme des fous... on croirait qu'ils se battent, qu'ils luttent contre la mort... puis que la force leur manque... qu'ils perdent courage... qu'ils comprennent que tous est fini pour eux... le bruit s'affaiblit.

Claudin, frémissant à chaque mot, regardait fixement le mur de ses yeux clairs de haine, comme s'il pouvait voir encore à travers le tassement de pierres, cette agonie atroce, cette mort épouvantable des emmurés vivants.

Nicolas redescendu, l'échelle enlevée constata :

J'entends plus rien... rien... rien !

Alors le fermier se mit à rire d'une façon sauvage, silencieuse, effrayante. Puis il se leva et reprit le sentier de la ferme du pas vacillant d'un homme ivre.

Derrière lui paysans et bonnes femmes se chuchotaient à l'oreille :

Maître Claudin a eu tort de regarder... et faut croire qu'il a vu quelque chose de bien terrible pour ne pas même oser nous en parler, pour en demeurer après tout drôle, tout éberlué !...

 

 

 

 

 

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REVUE NOS LOISIRS DU 3 MAI 1908

 

TOUS LES LUNDIS A 14 HEURES SERIE DE PHOTOS

 

 

 

F A N T O M E S

Nouvelle dramatique par Charles FOLEY

 

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