DANS LE FAR-WEST
DANS LE FAR-WEST
Nouvelle dramatique par J. H. ROSNY
de l'Académie Concourt
Je ne suis pas un homme malhabile fit le multimillionnaire Jacques Delrais. J'ai si faire à peu près convenablement des affaires, mais à le bien prendre, j'aisurtout eu de la chance. C'est le principal allez ! Et on le verrait bien, si on pouvait ôter la légende qui couvre comme une croûte la biographie des hommes célèbres ou riches. L'artisan de ma fortune et de mon bonheur est avant tout une vieille femme du Texas méridional dont je fis la rencontre, un jour d'été, dans la Prairie. C'était au moment de l'expédition des « Red-Boys » dont je faisais partie, disputait une place d'argent à une expédition rivale « The Children of the Blackmith » Nous n'avions de part et d'autre que des renseignements assez vagues sur le placer, mais ces renseignements passaient à travers le prisme de notre imagination et les plus brutes d'entre nous n'étaient pas ceux qui voyaient le moins grand.
Le terrain que nous évoluions était parfaitement sauvage. Mais ne ne cherchions pas à nous l'approprier, nous cherchions seulement à ramasser rapidement du métal. Les Blacksmith's Children étaient presque tous Anglo-saxons, tandis que nous formions une bande internationale où l'on trouvait des Scandinaves , des Allemands, des Slaves, des Français, des Mexicains.
Cette hétérogénéité de composition nous donnerait déjà un désavantage qui s'accroissait encore de ce que nos antagonistes avaient beaucoup de bons tireurs, tandis que nous tirions tous assez mal. Mais nous avions d'autre part l'avantage de la position.
Le placer en effet, se trouvait flanqué de marécages qui ne trouvait se traverser à gué et qui, d'autre part, ne se prêtaient à aucun système de navigation, pas même le radeau.
Or, nous occupions les deux passes praticables, passes naturellement fortifiées et par là facile à défendre. Les Blacksmith's Children avaient d'abord essayé le siège, mais comme les affaires traînaient en longueur, ils avaient brusquement disparu.
Aucun de nous ne doutait qu'ils devaient combiner quelque malice et nous nous tenions à nos gardes.
Les choses en étaient là, lorsque je partis en batteur d'estrade. C'est un métier où j'excelle ; j'ai du flair et une ouïe parfaite. De plus, j'avais avec moi mon chien Thésée, qui sentait l'odeur d'homme à une distance incroyable.
Nous explorâmes un secteur de savane assez étendu et, vers midi, nous étions à sept ou huit milles du campement.
Nous nous apprêtions à prendre notre repas, du pemmican, du fromage et une tortille de maïs, lorsque Thésée me laissa entendre qu'il y avait de la chair humaine à proximité.
L'endroit était assez plat, les herbes pas très hautes, sauf deux ou trois îlots, et les bouquets d'arbres rares. Je dirigeai mes regards selon l'azimut que m'indiquer la mimique du chien sans rien voir tout d'abord.
Au bout d'une minute seulement, j'aperçus une femme d'un des îlots de grandes herbes. Elle était déjà âgée et accompagnée d'une fillette de douze à treize ans.
Elle portait en bandoulière une espèce de sac en peau et un rifle.
— Est-ce tout ? Fis-je du geste à Thésée.
En voyant que rien dans ses mouvements ne signalait autre chose, j'ajoutai :
— Ce n'est pas bien grave... Nous allons voir.
La femme m'avait aperçu . Elle s'avança dans ma direction d'un pas traînant, un pas de fatigue plutôt que de vieillesse. Quand elle fut à une centaine de mètres, je la hélai. Elle répondit par une salutation et par un geste suppliant. Bientôt elle fut proche. Je vis un visage couleur cannelle, sous les cheveux blancs, un nez en rostre, des yeux jaunes encore très vifs. Quant à la fillette, si faible qu'elle fût par le soleil et les intempéries, elle m'apparut gracieuse avec les yeux délicieux des belles vierges du Conpaugt et des joues charmantes.
— Eh bien ! Bonne mère, m'écriai-je, que voulez-vous ?
— Quelque chose à manger, riposta-t-elle d'une voix rauque pour cette fille de Dieu... et pour moi... Nous mourons de faim... et il n'y a plus seulement une cartouche pour le rifle.
Les derniers mots me firent rire :
— All right ! Répondis-je... si du pemmican, du fromage de brebis et de la tortille de maïs froide, ne vous font pas peur, vous déjeunerez avec nous !...
— Le Christ vous bénisse ! Dit-elle avec un soupir de joie.
Nous nous assîmes en cercle et j'eus, après tout du plaisir à voir manger la vieille et la petite. Le repas se fit en silence puis mon invitée me fit savoir qu'elle était partie pour un settlement avec son fils et sa petite fille, que son fils s'était noyé au passage d'une rivière et que depuis dix jours elle rôdait avec l'enfant dans la Prairie.
— Il y avait tout juste deux cartouches, conclut-elle. Mon pauvre fils a emporté le reste dans les eaux de la rivière... j'ai tué un lièvre, puis un ramier... ensuite la faim est venue... et sans votre bonté nous allons mourir de faim !
Je regardais le visage terreux, visage où se décelait le sang des Irlandais ibères, tandis que l'enfant, avec ses yeux saphir et malachite, rappelait de toutes parts les origines celtiques :
— Vous savez donc tirer, bonne mère ? Demandai-je.
— Je sais me servir d'un rifle ! répliqua-t-elle placidement.
— Si vous n'avez pas peur de mauvais garçons de frontière, repris-je, vous pouvez m'accompagner au campement.
Comme toutes les femmes d'Amérique, elle avait une confiance absolue dans la courtoisie des hommes envers les femmes, sauf en ce qui en ce qui regardait les nègres. Et il est sûr que les Red-Boys malgré leurs éléments cosmopolites étaient tous assez imbus des mœurs yankees pour avoir le respect des vieilles et des jeunes, des laides et des jolies.
— Merci, répondit-elle. Nous sommes exténuées... et je serai si heureuse de voir ma petite-fille prendre un peu de repos.
Je l'emmenais au campement où nos compagnons l'accueillirent sans défaveur, mais avec une absolue indifférence.
S S S S S
Depuis la disparition des Blacksmith's Children, nous hésitons à nous mettre en route pour le placer. D'autre part, nous craignions un piège ; d'autre part, il nous répugnait d'abandonner le carrefour. Sans doute, nous aurions ou envoyer un petit groupe en avant-garde et laisser le demeurant défendre le passage, mais nous ne nous filions pas assez les uns des autres pour permettre à quiconque de toucher au trésor. Chaque jour, les palabres recommençaient, chaque jour, nous remettions au lendemain la décision à prendre. Les choses en étaient là, lorsque un matin à l'aube, mes sentinelles nous éveillèrent assez brusquement. Il ne nous fallut pas longtemps pour nous rendre compte que nous courions un sérieux danger ; des coups de feu avaient retenti et deux de nos hommes gisaient sur le sol, l'un mort et l'autre blessé. Tout de suite, d'ailleurs, les « Red-Boys » s'étaient jetés à plat vendre. Nous n'eûmes pas besoin de nous communiquer nos idées ; chacun voyait clairement le tour que nous avaient joué les Blacksmith's Children. Pendant la nuit une dizaine d'entre eux s'étaient glissés dans un îlot, à quatre ou cinq yards de notre position, îlot que nous avions cru parfaitement inaccessible tellement ses approches étaient bien défendues par une prairie de longues plantes palustres. Comment les Blacksmith's Children y avaient accédé, c'est ce que nous en sûmes beaucoup plus tard, mais pour l'instant, le fait était là funeste et angoissant.
Grâce à cette position, ils nous bloquaient littéralement et ils pouvaient se flatter de nous réduire par la famine.
D'ailleurs, le gros de leurs forces s'avançait au loin, dans l'intention d'occuper les positions précédemment évacuées, ce à quoi il nous était impossible de nous opposer.
— Si nous ne pouvons pas les déloger de l'îlot, remarqua celui qui avait à peu près acquis l'autorité d'un chef, nous sommes flambés. Et comment pourrions-nous les déloger ? Il faudra crever de faim ici... ou nous rendre à ces rascals...et il y a plus de chances qu'ils nous fusillent que de chances qu'ils nous fassent grâces de la vie ! Si encore nous avions de bons tireurs ! L'îlot est petit et plat... on pourrait le fouiller pied à pied à coup de balles, mais des duffers comme nous y gaspilleraient toutes leurs munitions... autant nous mettre toute de suite aux mains des Blacksmith's Children.
Nous ne répondions rien ; c'était trop évident.
Un nouvel incident vint appuyer terriblement les paroles du chef. Un de nos hommes, s'était avisé de ramper jusqu'au bord du marécage, fit un faux mouvement qui le découvrit en partie. Une nuée de balles vint siffler autour de lui, l'une évidemment mâchée ou taillée en dum-dum , tournoya à travers son épaule et traversa l'omoplate, tandis qu'une autre entra par la bouche et ressortit près de l'oreille. Le misérable se mit à hurler comme une bande de coyotes. Ses souffrances devaient être épouvantables, il se roulait sur le sol en arrachant les herbes, il clamait :
— Par pitié, camarades... achevez-moi ! J'ai mon compte... et je ne veux pas passer une heure de cette agonie.
Et comme frappés d'horreur nous ne répondirent pas, il,s'adressa à son compagnon d'aventure, un nommé John Green :
Au nom de votre mère, John, faites moi la charité d'une balle à travers le cœur.
Sa voix était si pitoyable que Green n'y put résister ; il s'approcha du moribond et lui appuyant son revolver sur la poitrine, il tira trois balles à travers le cœur. Nous étions si persuadés que c'était la seule façon de délivrer le malheureux que personne ne protesta.
Après une minute de pénible silence,une voix s'éleva, la voix de la vieille femme que j'avais recueillie.
— Combien de cartouches est-ce que vous sacrifiez bien pour purger cet îlot ? Demanda-t-elle.
— Ah ! S'il ne nous en coûtait que la moitié des munitions... Mais qu'est que cela peut vous faire, old mother ?
— Ça m'intéresse... Combien ça ferait-il à peut près, la moitié de vos munitions ?
— Il y a bien soixante cartouches par homme et nous sommes trente, répondit machinalement le chef.
— Well ! Fit gravement la femme … si ce n'est que ça... Donnez-moi un bon fusil et cinq à six douzaines de cartouches et je crois bien que je vous nettoierai ça... en récompense de votre hospitalité.
— Dam'it ! Jura le chef . Il ne faut pas moquer des Red-Boys, missis. Ce n'est ps l'heure de plaisanter.
— Ce n'est pas un joke, riposta la vieille... Hier, le gent' qui est là nous a sauvé la vie... et vous tous nous avez accueillis assez proprement. D'autre part ces gens là-bas nous ont tirés dessus comme sur des chiens. Ils auraient aussi bien tué la petite. Je ne vois donc aucune bonne raison pour que je ne tires pas sur eux !
— Est-ce que vous seriez du pays des amazones, ma bonne créature ? S'exclama le capitaine. On dit que dans ce pays, les femmes tirent mieux que les hommes... Mais c'est au tir à l'arc.
— Moi, répliqua doucement la vieille... j'aime mieux tirer le tire au rifle. Si quelqu’un veut me passer le fusil et les cartouches du mort, on peut essayer. Justement il y en a un dans l'îlot qui s'obstine à montrer un bout de crâne.
L'un des hommes par plaisanterie lui passa l'arme demandée, tandis qu'un autre ricanait :
— Y a qu'à tirer au fil de l'eau... La balle naviguera tout droit sur l'îlot.
Sans répondre, la vieille se glissa comme un iguane parmi les herbes jusqu'au bord de l'eau, visa une demi minute et lâcha la détente. Un cri lugubre se répandit à la surface du marécage et nous vîmes un homme qui se levait et qui tournoyait deux ou trois fois sur lui-même, ainsi qu'il arrive souvent lorsqu'on reçoit une balle dans la tête. Ensuite l'homme tomba. Des jurons s'entendirent, suivit d'une décharge qui, d'ailleurs ne nous fit aucun mal, car elle passa au-dessus de nos corps allongés dans l'herbe ou derrière les plis du terrain ou se perdit dans la mousse spongieuse de la rive. Nous étions abasourdis, et le chef s'écria :
— Si ce n'est pas un hasard old lady (vielle dame) c'est fameusement tiré.
— On verra bien si c'est un hasard, fit-elle à voix basse... je m'en vais faucher un petit peu le terrain.
Bien entendu, il n'y avait un pouce de peau ni de vêtement lisible sur l'îlot. Tous les Blacksmith's Children étaient tapis dans la broussaille.
— Il y aura du gaspillage pour sûr, reprit la vieille... Voyons s'il y a du monde à gauche.
Elle tira deux, trois coups sans résultat mais au quatrième coup quelque chose sursauta, sur quoi elle se hâta de lancer une nouvelle décharge. Une clameur furieuse retentit.
— Encore un qui a quelque chose dans l'aile ! Remarqua la tireuse.
Nous commencions à la regarder avec une estime sans réserve, tandis que Walter Big Nose s'écriait que ces vieux os valaient mieux que tout notre damné lot, et que le chef sifflait d'admiration. Imperturbable, la réfugiée continuait à balayer l'île. De temps à autre, le frémissement d'un blessé lui fournissait un point de mire dont elle profitait immédiatement. Au bout d'un quart d'heure, les hommes de l'îlot nous hélèrent ; une voix rauque, mais puissante, hurlait :
— Quand vous auriez des cœurs d'ours gris, vous ne condamneriez pas des chrétiens à mourir tous de cette manière infernale.
— Quoique vos peaux ne valent pas celle d'un chien, riposta le chef... on vous fera grâce... pourvu que vous jetiez vos fusils à l'eau...et que vous vous retiriez ensuite de l'îlot... Vous avez cinq minutes pour réfléchir.
— C'est tout réfléchi ! Riposta la voix... Nous jetterons nos fusils et nous quittons l'îlot.
— Dépêchez-vous ! Reprit le chef... si dans cinq minutes les rifles ne sont pas à l'eau, la dame recommencera. Et jetez-le de manière qu'on les voie bien tomber … Go on !
Il avait à peine parlé qu'une dizaine de fusils l'un après l'autre, étaient lancés dans l'eau huileuse du marécage.
— Ça vous suffit-il ? Redemanda la voix.
— All right !... sur Dieu et notre chance nous vous promettons la vie sauve... mais déguerpissez au plus vite.
Dis minutes plus tard, nous aperçûmes un radeau
qui devenait plus visible à mesure qu'il se détachait de l'îlot. Cinq hommes le montaient, dont deux frayaient passage à l'embarcation, à l'aide de grandes faux. Sur un amas de vêtements, on discernait des formes vagues qui devaient être des cadavres. Le radeau demeura en vue quelque temps, puis il disparut au tournant d'une grande jungle de roseaux.
Trois hourras pour la vieille dame ! Cria Walter Big Nose.
Nous poussâmes les cris demandés avec un extrême enthousiasme et le chef félicité longuement la tireuse, jurant qu'elle aurait double part sur les profits du placer. La vieille reçut les hommages avec la même placidité dont elle avait accueilli les railleries.
Elle se borna à dire :
— La Bible nous recommande de respecter les cheveux blancs ; tâchez de ne plus l'oublier, mes garçons.
Personne ne l'oublia plus. La vieille devint notre fétiche. Elle le méritait surabondamment. Son rifle finit par inspirer un tel respect aux Blacksmith's Children qu'ils n'osaient plus devant nous à portée de fusil. Pour moi je continuai à bénéficier de la reconnaissance de mes deux protégées. Elles me prirent en affection. La jeune était aussi exquise d'âme que de traits ; la vieille était une créature excellente, malgré la tranquillité avec laquelle elle démolissait son prochain lorsque c'était nécessaire. Elle était loyale sûre et même tendre. Mais elle avait naturellement la moral du désert qui est implacable pour l'ennemi.
Le placer se trouva en somme assez riche ; j'y recueillis une petite fortune de cinq mille dollars ; la vieille comme il avait été convenu eut le double. Après une bataille sanglante avec les Blacksmith's Children, dont nous sortîmes vainqueurgrace à notre tireuse, nous pîmes retourner dans les villes. La vieille ne voulait pas me quitter et la petite surtout s'acharnait à me suivre. Cela ne me déplaisait pas ; je donnai à l'une l'administration de mon ménage et je vis grandir l'autre avec une tendresse qui s'exalta de plus en plus. A seize ans c'est une des plus merveilleuses fille de la terre yankee, riche et jolie créatures. J'en devins follement amoureux et je l'épousai. D'autre part mes cinq mille dollars avaient eu une nombreuse progéniture ; une série de chances me mena promptement à la fortune. Tous comptes faits, j'ai été un homme très heureux par la richesse, plus heureux encore par l'amour — et le tout je le crois sincèrement pour avoir rencontré une pauvre vieille dans une prairie du Far-West.
DOIT-ON DORMIR APRÈS LES REPAS ?
Voici une question bien controversée et qu'on ne saurait avoir la prétention de trancher un mot. Dans les pays chaud ont fait la sieste. Chez nous lorsque l'été daigne nous rendre visite, on se laisse aller tout aussi volontiers à prendre un peu de repos avec ou sans sommeil après le repas de midi.
Mais si vous êtes gras et gros on vous dira : Gare la congestion ou l'apoplexie ! Etes-vous maigre, nerveux, peut-être dyspeptique, un peu de sieste, dit-on doit vous faire le plus grand bien. Un peu de sommeil après le repas est favorable en général à une bonne digestion. Les petits enfants s'endorment au sein de leur nourrice et s'en trouvent on ne peut mieux.
Un peu plus grand ils commencent leur sommeil aussitôt après le repas du soir et leur digestion se fait dans des conditions excellentes. Les adultes tout au contraire prennent leur récréation aussitôt après le repas et s'inquiètent assez peu des conséquences. Les animaux, les chiens par exemple se reposent après avoir prit leur nourriture et les naturalistes ont constaté l'action favorable de ce repos.
Concluons par un conseil pratique. Si vous avez du loisir et que la sieste vous tente, laissez-vous aller un moment ; vous n'en serez ensuite que plus dispos. Si vous êtes constamment occupé surtout par un travail intellectuel, mangez très légèrement au milieu de votre journée et vous vous passerez aisément de sommeil. Vous prendrez un repas plus copieux quand vos occupations seront terminées et que vous aurez reconquis pour quelques heures la liberté de vous livrer au repos.
REVUE NOS LOISIRS DU 9 AOUT 1908