COMMENT REUSSIR DANS LA VIE
Nous avons examiné successivement les professions se rattachant à la dentelle (2 septembre 1906) ; à la perle (13 janvier 1907) ; à couture (21 avril 1907) ; aux fleurs et plumes (15 septembre 1907) Nous avons aujourd'hui dire un mot d'un métier féminin où le goût et le sens artistique de la femme peuvent se donner libre carrière ; nous allons parler de la modiste.
On entend par « modiste » aussi bien les ouvrières qui font des chapeaux de femmes que les personnes employant ces ouvrières et vendant les chapeaux.
Nous allons nous occuper des unes et des autres.
Voyons d'abord la question, toujours délicate et toujours importante de l'apprentissage.
Ici, nous devons répéter ce que nous avons déjà dit pour la couture, à savoir que l'apprentissage peut se faire dans les écoles professionnelles ou en atelier.
Les six écoles professionnelles municipales de paris, réservées aux filles, sont les suivantes : 14 rue d'Abbeville, 2 rue Bourret, 20 rue Fondary, 26 rue Ganneron, 7 rue du Poitou, 77 rue de la Tombe-Issoire.
Parmi les écoles professionnelles libres citons l'école des Ternes (16 rue Brunel) et les écoles Elisa Lemonier (41 rue des boulets et 14 rue Duperré)
'l'enseignement est gratuit et duré trois ans ; des bourses d'entretien et de déjeuner peuvent être accordées. Age d'entrée : 13 à 15 ans.
En dehors de ces écoles professionnelles qui malheureusement ne peuvent être fréquentées que par un petit nombre de jeunes filles n'ayant pas besoin leur vie immédiatement, il existe, le soir, de nombreux cours professionnelles.
Celles de nos jeunes lectrices qui auront l'énergie une fois leur journée faite, de fréquenter ceux de ces cours techniques consacrés aux modes, s'en trouvons bien.
Elles auront les adresses en les demandant soit aux écoles citées plus haut, soit aux mairies, soit à la Société d'Enseignement moderne 30 rue des Jeûneurs, qui a institué des cours de modes dans plusieurs de ses sections.
La chambre syndicale de la fantaisie pour modes 163 rue Saint Honoré a aussi organisé des cours professionnelles.
En province il existe aussi un certain nombre d'écoles pratiques de filles, comprenant des cours de modes, par exemple à Marseille, à Saint Étienne, à Reins, à Boulogne-sur-Mer etc...
Mais les appentis dont nous parlons ne forment qu'une très petite minorité.
Voyons la catégorie beaucoup plus nombreuse, des fillettes que l'on « met en apprentissage »
Dans les modes comme presque partout ailleurs, l'apprentissage proprement dit n'existe pour ainsi dire plus à l'heure actuelle.
Il était jadis de trois ans, quand l'apprentie le payait et d'environ deux ans dans le cas contraire avec certains devoirs à remplir de part et d'autre.
Aujourd'hui surtout à Paris et dans les grandes villes, plus d'apprentissage ; la fillette en entrant reçoit une légère rémunération qui ne dépasse pas quinze francs, même dans les grandes maisons et elle reste dans cette situation au moins six mois, apprenant plus ou moins son métier car ne l'oublions pas, ce n'est pas une « apprentie » proprement dite, c'est un « trottin »
Au bout de six mois, elle aura une légère augmentation et gagnera par exemple, vingt francs dans les maisons importantes.
Puis, elle passera « petite-main » fera les barrettes, aidera les apprêteuses et les garnisseuses etc. c'est la période de la transformation et « l'arpète » que nous avons vu arriver le matin en mangeant deux sous de cerises, commence déjà à prendre ce cachet particulier, et bien parisien, qui a fait dire du poète :
Ça s'habille avec presque rien
Et c'est mis comme une marquise !
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De l'apprentie, passera à l'ouvrière.
On peut diviser l'industrie des modes en cinq catégories :
1° Les maisons de modes en gros
2° Les maisons de modes de luxe
3° Les maisons de détail
4° Les ateliers des maisons de nouveautés
5° Les chapeaux de deuil et les fabriques de chapellerie.
Quant on parle communément de « la modiste » c'est de la patronne ou de l'ouvrière du magasin de détail qu'on veut parler.
Mais sous peine de n'être pas complet, il est impossible de passer sous silence les autres catégories qui ont d'ailleurs, au point de vue économique et commercial, une importance considérable.
1° Maisons de mode en gros — Les créatrices de modèles dont le nom indique suffisamment le rôle ont un salaire mensuel d'environ 400 à 500 francs.
Remarquons que beaucoup de modèles sont apportés par les ouvrières du dehors.
Recopieuses : 4 à 5 francs par jour.
Apprêteuses : 2 à 3 francs par jour.
Garnisseuses : 3 à 8 francs par jour.
Les vendeuses ont des appointements variant de 100 à 500 francs.
Celles qui parlent une ou plusieurs langues étrangères sont plus recherchées.
L'intermédiaire entre la maison de gros et les maisons de détail est la commissionnaire qui touche un tant pour cent ; lorsqu'on possède les qualités d'entregent et d'activités nécessaires, cette situation de commissionnaire peut être fort lucrative.
Les maisons de gros nécessitent des capitaux fort élevés.
Maintenant une femme intelligente connaissant bien la mode, ayant été longtemps première, ayant de sérieuses relations dans la commission peut acheter on fonder une maison de gros avec une cinquantaine de mille francs, plus une vingtaine de mille francs comme fonds de roulement.
Si elle est adroite et qu'elle ait de la chance, elle peut réaliser une quinzaine de mille francs de bénéfices annuels.
2° Maisons de mode de luxe — Les « premières » touchent un salaire mensuel de 200 à 500 francs.
Les apprenties de 80 à 150 francs.
Les garnisseuses gagnent de 7 à 9 francs par jour ; leur travail moyen est de cinq chapeaux par jour.
Les petites-mains ont un salaire moyen de 50 à 60 francs par mois.
On nous a cité le cas d'une recopieuse attachée à une maison de la rue de paris, qui en cinq ans, est arrivée à se trouver elle-même à la tête d'une maison importante.
3° Maisons de détail — Ce sont elles surtout que nous avons eues en vue tout à l'heure en parlant de l'apprentissage.
Nous avons laissé la future modiste « petite-main » Elle gagne alors de 25 à 40 francs par mois et elle a le repas de midi.
D'ailleurs dans la mode ce repas est donné presque partout ; il y a une trentaine d'années on donnait le repas du soir, et, plus anciennement encore, les ouvrières étaient logées dans la maison. C'est ce qui se présente encore dans nombre de maisons de province.
Apprêteuses 70 à 120 francs par mois.
Garnisseuses — Les « premières garnisseuses » peuvent gagner de 400 à 600 francs par mois.
Quelques-unes — les « princesses » du métier vont jusqu'à 10 000 à 12 000 francs.
Les simples garnisseuses gagnent de 100 à 200 francs par mois.
Manutentionnaires — De 100 à 225 francs par mois.
Vendeuses — De 50 à 100 francs par mois plus un tant pour cent sur la vente.
Somme toute, nous dit M. Virot président de la Chambre syndicale de la mode, la profession de modiste est encore l'une des meilleures et des plus agréables pour la femme.
Maintenant il faut bien que celle-ci s'imagine que le goût et l'adresse ne suffisent pas , et ça été là l'erreur de bien des femmes qui ont crus pouvoir s'improviser modistes du jour au lendemain.
La mode est un peu un art et tous les arts comportent une partie « métier » qui ne peut s'acquérir que par l'apprentissage.
Malheureusement dans les modes, il est un gros point noir ; c'est le chômage qui dure près de quatre mois et auquel n'échappent que les privilégiés des grandes maisons. C'est à cette période d'inaction douloureuse et longue que doit penser la jeune fille qui se sent attirée par une profession si féminine et si attrayante d'autre part.
Supposons maintenant que notre modiste soit ouvrière depuis plusieurs années et songe s'établir. Avec 1 000 à 5 000 francs, elle peut fonder un petit magasin et y gagner convenablement sa vie. Avec une douzaine de mille francs, elle achètera un fonds qui, si une chance simplement normale la seconde, pourra lui rapporter 3 000 à 4 000 francs de bénéfice.
Alors qu'elle tâche d'épouser un contremaître d'usine, ou un employé de commerce, et elle me dira, cinq ou six ans plus tard, si elle n'aura pas réussi dans la vie.
A côté de la modiste en magasin, il faut placer surtout dans les grandes villes, la modiste en appartement. Ici la mise de fonds est beaucoup moins élevée que tout à l'heure, surtout si l'on travaille à façon, et si l'on a soin de se faire payer au comptant. Beaucoup de modistes en appartement travaillent à la fois pour la clientèle privée et pour une maison de gros.
La première condition pour gagner convenablement sa vie, comme modiste en appartement est de ne s'établir que quand on est sûre d'avoir déjà un petit noyau de clientèle.
Un mot maintenant de la plus humble et de la plus touchante des représentantes de la mode, nous voulons parler de la modiste en chambre, celle qui n'entrevoit que de loin, et comme dans un rêve, les splendeurs de la rue de la Paix !
Elle fera payer la façon d'un chapeau, à ses quelques rares clientes de 3 à 5 francs. Il est vrai que cette confection n'exige guère plus de quatre heures. Mais si la malheureuse est obligée de travailler pour une entrepreneuse dans les chapeaux à bon marché, on lui paiera cinq sous un chapeau pour lequel elle devra fournir fil et aiguilles. Elle ne fera quatre, c'est-à-dire gagnera un franc, en onze heures et il lui faudra quelquefois perdre deux heures pour la livraison. C'est horrible !
4° et 5° — Un mot maintenant des deux derniers groupes indiqués plus haut.
Voici les salaires des ateliers de maisons e nouveautés : « premières » 3 000 à 4 800 francs par an ; secondes 1 200 à 1 800 francs par an ; apprêteuses 60 à 80 francs par mois ; préposés à la manutention 4 000 par an ; manutentionnaires 1 200 à 1 500 francs par an.
Deux spécialités : la modiste pour chapeaux de deuil qui est généralement une ouvrière de chambre gagnant de 0.30 F à 0.40 F par chapeau et la modiste pour enfants qui, comme ouvrière, peut se aie une moyenne de 3 à 4 francs par jour et souffre un peu moins du chômage.
Quand aux ouvrières travaillant dans les fabriques voici les chiffre qui nous sont communiqués par la Chambre Syndicale des ouvriers et ouvrières de la chapellerie parisienne : coupeuses 60 semaine ; monteuses 30 F. Mais ces ouvrières ne travaillent qu'en saison.
Si seulement pour se moins fatiguer, les modistes faisaient des chapeaux moins grands.
REVUE DE NOS LOISIRS DU 0 AOUT 1908