COCO
C O C O Nouvelle par Jean JULLIER

Un jour, lassé de courir les grandes routes, il s'était arrêté dans la lande, près du bois de la Côte, et s'y était construit une hutte. Personne ne l'avait inquiété. Très industrieux, vivant de cresson, des fraises et des violettes qu'il ramassait et s'en allait vendre, des écrevisses ou des grenouilles qu'il capturait sur commande, peu à peu il avait pu agrandir son domaine, créer un champ, planter un potager et bâtir, lui-même une maisonnette fort habitable. On était habitué à lui et il était devenu quelqu'un dans le pays. Mais quelqu'un vivant en marge, dont l'intelligence et le savoir-faire étaient tenus en suspicion, quoique rien dans sa conduite ne justifiât une telle réprobation. Les uns disaient qu'il avait été prêtre, d'autres qu'il avait été forçat ; on l'appelait Coco.
—Tiens ! C'est le père Matelin ! S'écria Coco voyant un petit vieux aux yeux de corbeau, au nez de fouine, arrêté devant la haie du jardin ; qu'y a-t-il pour votre service ?
—Je me demandais, Coco, comment que tu t'y étais pris pour faire pousser des fruitiers si beaux dans une terre où ils ne poussait censément que des cailloux ?
—C'est pas difficile, père Matelin ; y a qu'à mettre dans la terre ce qu'il y manque, et ne pas avoir froid au bras.
—Encore, il faut savoir. Toi, t'en malin ! J'ai toujours dit que tu étais pour bien des choses, moins emprunté que nous autres et qu'on pouvait t'écouter. Vrai ou faux !
—Que voulez-vous ? Quand on a comme moi roulé sa bosse, c'est bien le moins qu'à sache se débrouiller.
—Bien sûr —Une supposition Coco, tu t'en as au marché, ton panier sous le bras avec les plus beaux fruits. Un malotru passe en voiture, accroche ton panier et envoie tout promener par terre ; qu'est-ce que tu vas faire ?
—Si c'est de ma faute, je ramasse mes fruits sans rien dire ; si c'est la faute de l'autre, je lui fais payer les fruits abîmés.
—Oui, tu lui fais payer les fruits, mais si en même temps la voiture t'a renversé, passé sur le corps et que tu sois obligé de te mettre au lit, tu assigneras l'autre en justice de paix et tu lui feras payer gros ?
—Le plus possible, pardine !
—Penses-tu qu'on me donne cinq cent francs pour la vieille ?
—Quelle vieille ?
—Tu connaît bien Rigaut, le marchand de chevaux du bourg, un gros à la figure rouge, qui a des favoris et quand il parle au monde qu'on dirait toujours qu'il aboie ? T'as remarqué qu'il va toujours sur le milieu de la route à fond de train ? Ma vieille, à ce matin allait au marché. C'est vrai qu'elle est un peu sourde et qu'elle regarde jamais où elle va ; elle a la sacrée manie de faire ses comptes en marchand. Voilà mon Rigaut qui arrive ; il crie, il cherche à l'éviter ; va te faire fiche, c'était trop tard, le panier et la femme roulaient par terre ! Heureusement qu'il allait pas si vite qu'à l'ordinaire sans ça il l'aurait tuée sur le coup. Voilà donc ma vieille qui crie, Rigaut qui s'arrête et qui l'attrape et qui lui dit de toutes les couleurs. C'était bien fait, c'était sa faute à elle, elle avait qu'à tenirsa droite et à pas venir se mettre sous la voiture ; finalement, il fouette sa bête et se sauve. Tu comprends que toute cette affaire-là, perdre son marché, voir que l'autre voulait rien entendre, ça lui avait tourné les sangs à cette femme ? Je l'ai fait mettre dans son lit et je vais assigner mon Rigaut. J'ai-t'y pas raison ?
—Vous avez mille fois raison, père Matelin. Seulement Rigaut dira ce qu'il voudra ; il faudrait que vous ayez un témoin.
—Justement, faudrait quelqu'un de malin qui connaisse bien la chose et qui lui rive son clou. T'es-t'y pas allé au marché ce main, toi ?
—Oui, comme d'habitude.
—T'as passé par la route, tu connais les Trois Ormeaux ; c'est là tu pourras le dire.
—Mais, père Matelin, moi j'étais pas là sur le moment, j'ai rien vu.
—T'as rien vu, mais tu aurais tout aussi bien pu voir, et du moment que tu sais aussi bien ce qui s'est passé que ceux qui y étaient, tu peux y dire. Tu as bien remarqué que Rigaut va toujours à fond de train et qu'il tient toujours le milieu de la route ? Il faut pas, parce qu'il a le sac, qu'il se croise permis d'écraser tout le monde ! C'est arrivé à ma vieille ça aurait pu aussi bien t'arriver à toi, à nous autres. Tu es bon garçon, nous sommes des amis, tu ne voudrais pas que je perde pour des vingt francs de marchandises et qu'on me laisse sans argent pour soigner ma pauvre femme à moitié morte ? Fais ça pour le père Matelin et il t le revaudra, mon ars, je te le promets.
—Ah ! Mais, vous savez, c'est très grave, ce que vous me demandez là !
—Puisque je te dis qu'on te le revaudra !
—Ça ne fait rien !
—Tu n'es pas confiance en moi, tu crois que c'est pour rire ? Et si je te mettais dans la main un bel écu de cent sous, qu'est-ce que tu dirais ?
—Quand même je ne sais pas.
—Tiens ! Mon gars, prends-le, mets-le dans ta poche et ne dis rien à personne.
Coco regarda la pièce, regarde l'homme, hésita un instant ne sachant ce qu'il allait faire ; finalement il empocha l'écu.
—Eh bien, père Matelin, je vais réfléchir à cette affaire-là, et nous en recauserons.
Ses réflexions n'éclatèrent sans doute pas beaucoup son jugement, car Coco revint souvent à la ferme de Matelin demander des explications complémentaires. C'était bien aux Trois Ormeaux ? Sur la droite de la route ? Le panier avait bien été accroché par le moyeu de la voiture ? Il n'était plus sûr de lui, il ne savait plus ce qu'il fallait dire, il n'osait pas. Rigaut, qui ne l'avait pas vu, soutiendrait qu'il n'était pas ; ça ferait du mauvais. Et chaque fois pour le rassurer, le vieux lui glissait un écu dans la main.
Enfin, le jour fixé pour l'audience arriva. Rigaut se promenant de long en large dans la salle, menaçait de démolir tout le monde. Le petit père Matelin caressait son menton rasé de frais avec un air narquois et Coco s'effaçait sur une banquette.
Quand on appela la cause, le fermier s'avança, très respectueux, très humble et dit simplement que Rigaut lui devait deux cent cinquante francs ; cinquante de marchandises et deux cent d'indemnité. A ces mots, Rigaut poussa deux ou trois aboiements furieux et voulut parler ; mais le juge lui imposa silence et demanda à Matelin de s'expliquer.
—Voilà, mon juge, Monsieur qui va toujours un train d'enfer sans crier gare —que c'estétonnant qu'il n'ait pas encore tué dix personnes — a renversé l'autre jour ma pauvre femme qu'elle en est encore au lit, qu'elle en restera peut-être infirme toute sa vie et nous a fait perdre au moins vingt cinq livres de beurre et six douzaines d’œufs frais sans compter les poulets qui ont été écrasés, comme bien vous pensez.
—C'est pas vrai, monsieur le juge, s'écria Rigaut, c'est pas vrai ! Est-il possible de mentir comme ça. Sa femme est venue se jeter sur ma voiture malgré mes avertissements, qu'on aurait dit qu'elle le faisait exprès ! S'il y avait un témoin, on verrait bien !
—Mais y a cet homme-là, fit Matelin en désignant Coco, qui était allé dans un champ à côté pour un besoin et qui a tout vu.
—Il n'y étais pas ! C'est pas vrai ! On le connaît c'est une crapule, un faux témoin ! Je marche pas.
Le juge de paix fut obligé de rappeler le marchand de chevaux au respect de la justice et dit à Coco de parler.
—Voilà la chose. La femme du père Matelin est un peu sourde et elle a la manie de faire ses comptes en marchand sans regarder où elle va. Aux Trois Ormeaux, M. Rigaut arrive avec une jeune bête qu'il avait toutes les peines du monde à tenir. Il crie, il cherche à éviter la bonne femme qui était à droite et accroche quand même le panier. Heureusement qu'il avait ralenti, sans ça, il l'aurait tué sur le coup et elle doit s'estimer chancarde (chanceuse)d'en être quitte pour si peu.
—Mais, ce n'est pas ça ! S'écria à son tour Matelin. C'est un menteur ! Il n'y était pas ! C'est moi qui lui ai raconté !
—N'injuriez pas le témoin, après avoir voulu vous moquer de la justice, fit sévèrement le juge. La cause est entendue. Si M. Rigaut veut vous donner quelque chose, nous laissons cela à sa générosité.
—Je lui offre cent sous !
—Donnez-les à Coco ; ceux-là, au moins, il ne les aura pas volés, répliqua le fermier.
—Dites donc, père Matelin, lui glissa Coco à mi-voix, voulez-vous que je raconte à ces messieurs combien vous m'avez donné, vous ?
—Suffit, mon gars, suffit ! Tu as pensé « Quand le père Matelin aura gagné, il ne payera plus ; si je fais gagner Rigaut, il me payera gros » et t'as di comme lui t'as bien pensé et t'es décidément plus malin que nous autres, je t'en veux pas !
REVUE NOS LOISIRS DU 25 OCTOBRE 1908