VOTRE OPI,NION ET LA NOTRE 1/2
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
L'observation du du vol des oiseaux a poussé les inventeurs dans la voie de l'aviation, c'est-à-dire dans la théorie du plus « lourd que l'air ». L'aérostation est née d'un incident domestique. Le jupon de Mme Montgolfier, qu'on avait lavé et mis à sécher au-dessus d'un poêle, se gonfla d'air chaud ; la corde qui l'attachait s'étant dénouée, il s'éleva jusqu'au plafond. Surprise de Mme Montgolfier, réflexions de M. Montgolfier, naissance des montgolfières et de la science aérostatique.
Toutes les grandes découvertes ont une origine analogue. La plupart des hommes selon la phrase de l'Écriture ont des yeux et ne voient point. Les inventeurs sont des hommes qui ont des yeux et qui s'en servent. Ils voient, ils tâchent de comprendre ce qu'ils voient, ils en dédisent des applications pratiques.
De même dans la vie sociale, la supériorité de certains individus tient à l'habitude et au talent qu'ils ont de regarder les autres, e pénétrer leur caractère et les mobiles de leurs actions. Depuis le plus humble commerce jusqu'à la plus haute diplomatie, la plupart des affaires humaines sont affaires de psychologie.
●●●●●
Grand succès pour le génie hardi des Français. A Rome un aviateur parcourt seize kilomètres en quinze minutes. (C'est un oiseau qui vient de France) Le premier jour la populace veut briser l'appareil, le troisième jour, elle veut porter l'aviateur en triomphe ; toute l'histoire du progrès en raccourci.
L'homme qui prétend servir l'humanité doit savoir qu'il risque d'abord la persécution, la ruine, la mort. S'il ne se rompt pas les os dans ses expériences il aura probablement la tête cassée par ses contemporains. Tout au moins, il souffrira la lente agonie de la raillerie, de l'injure, de l'oubli.
Par bonheur, les quelques individus isolés qui rêvent et réalisent toutes les améliorations profitables à la multitude ne se découragent pas facilement. Les anciens savaient déjà que l'inventeur et en proie à un démon ; les hommes du moyen âge le disaient possédé du Diable ; les modernes insinuent qu'il est fou. Il ne sent ni les insultes ni les pierres qu'on lui jette. Il obéit à son instinct. Tout de même notre siècle si éclairé devrait assurer aux hommes utiles la sécurité de leurs travaux.
●●●●●
Les anthropologistes ont été dans la joie pendant vingt quatre heures. Ils ont cru qu'ils tenaient enfin la créature de leurs rêves, le fameux pithécanthrope, le demi-singe demi-homme qui manque dans la série animale.
On l'avait proposé tout frais importé de Bornéo à l'institut Pasteur, pour servir de sujet aux études sur les maladies contagieuses. Évidemment l'homme-singe devait contracter ces maladies moitié plus facilement que les singes complets. Hélas ! Il a fallu déchanter. Le pithécanthrope était faux. On s'est trouvé en présence d'un vulgaire chimpanzé qui avait la pelade.
En vérité les savants nous humilient cruellement. Il suffit qu'un singe malade perde ses poils ; aussitôt on le prend pour un homme.
Nous avons tous vu, cependant sur les vitraux les vieux tableaux, les panneaux sculptés des églises de campagne des représentations du Paradis Terrestre où figurent un Adam et une Ève couverts d'une riche toison. C'est-à-dire que, au Moyen Age encore la tradition voulait que les premiers hommes eussent été velus comme les animaux ; Esaü qui aimait tant les lentilles, était encore un type d'homme à longs poils ; Absalon et Samson en gardaient quelque chose sur la tête. Comment la science explique-t-elle la concordance historique entre le développement de la civilisation et l'affaiblissement du système pileux ?
REVUE NOS LOISIRS DU 15 NOVEMBRE 1908
