MOINEAUX SANS NID N° 304
CHAPITRE 304
ANSELME D’ EVREUX EN MAUVAISE POSTURE
Un jour, Pierrot achevait de déjeuner avec la gentille madame Colette lorsqu’on lui remit une convocation du Tribunal.
— Qu’est-ce que c’est ? Questionna la brave femme, en remarquant le visage, soudain soucieux du jeune garçon.
— Je suis convoqué devant le Tribunal, répondit Pierrot en lui tendant la feuille de papier.
— Ah ! S’exclama la blanchisseuse, en pâlissant.
— Tenez, madame Colette, lisez, soupira Pierrot. On me demande de me présenter demain matin à neuf heures. Cette convocation m’est envoyée par le juge d’instruction de je ne sais quelle chambre, acheva-t-il d’une voix lasse.
— Mon Dieu ! Murmura madame Colette. Que crois-tu que ce soit ? (Puis, les yeux remplis brusquement de larmes, elle rendit le papier à Pierrot, en ajoutant : Lis-le mon chéri ... et tu m’expliqueras ensuite, car je ne comprends rien à ces termes juridiques !
Pierrot obéit en souriant et lut la convocation où le juge lui disait de se présenter devant lui à neuf heures, très précises le lendemain matin.
— C’est tout ? Soupira la blanchisseuse, nous ne sommes pas plus renseignés. Il faudra t’y rendre, mais tu n’iras pas seul, je te le garantis !
— Je n’ai pas peur, madame Colette ! S’écria le jeune garçon.
— Je me demande si c’est pour l’incendie, ajouta la brave femme songeuse, ou pour les injures que l’odieux marquis d’Evreux prétend que tu lui a dites !
— Je n’en sais rien ! Répliqua Pierrot.
— De toute manière, j’irai avec toi ! Conclut madame Colette, énergiquement.
Le lendemain matin, en effet, Pierrot accompagné par madame Colette arriva au Palais de Justice, un quart d’heure à l’avance.
— Tiens, s’écria le jeune garçon en pénétrant dans le couloir servant de salle d’attente, il y a déjà la concierge et son mari !
C’était exact, Madame Ginette Flandier, son mari Emile, et de nombreux anciens locataires de la maison avaient aussi été convoqués.
En revoyant Pierrot, le mari de la concierge s’avança vers lui et l’embrassa affectueusement.
— Que je suis heureux de te revoir mon brave petit gars ! S’exclama-t-il avec un large sourire.
— Bonjour, Pierrot, s’écria Ginette Flandier en embrassant à son tour le jeune garçon.
— Moi aussi, je suis bien contente de te retrouver, mon cher petit, lui dit aimablement la maman du bébé qu’il avait sauvé.
— Bonjour, Pierrot, fit un ancien locataire de l’immeuble détruit. — Bonjour, mon garçon ! S’exclama entre un autre.
Pierrot échangea poignées de main et sourires avec tout le monde, puis ils attendirent patiemment le moment d’être reçus par le juge d’instruction.
Quelques minutes plus tard, on les fit entrer dans le bureau du magistrat qui les avait convoqués, à la suite de l’accusation portée par eux contre le sieur Ernest Dubois.
Le juge était un homme d’aspect sévère et rébarbatif, aux yeux perçants.
Assis derrière son bureau, il examina attentivement tous les témoins, les uns après les autres, avant de les inviter à s’asseoir.
Pierrot dès qu’il pénétra dans la pièce, aperçut immédiatement le marquis Anselme d’Evreux, installé sur une chaise, non loin du magistrat.
« Tiens ! Tiens ! » se dit-il légèrement ironique.
— Monsieur Emile Flandier ! Appela pour commencer le juge d’instruction.
Le mari de madame Ginette quitta sa chaise et s’approcha, très intimidé, du magistrat, tournant gauchement son béret basque entre ses mains.
— C’est moi, monsieur le juge, déclara-t-il.
— Approchez !
Le mari de la concierge lança un regard inquiet à sa femme et fixa ensuite craintivement le magistrat.
— Quel sot ! Murmura madame Ginette, en se penchant vers sa voisine ; Regardez l’air malin qu’il a ! Ma parole, il est aussi effrayé qu’un gamin !
— Vous vous appelez bien Aristide, Victor, Emile Flandier ? Interrogea le juge.
— Oui, pour vous servir, monsieur le juge.
— C’est bien vous qui avez présenté cette accusation contre le marquis Anselme d’Evreux, ici présent ? Questionna le juge d’une voix sévère.
— Oui, naturellement, monsieur le juge, et je dois même vous dire que ...
— Vous êtes prié de répondre par oui ou par non aux questions que je vous pose, sans ajouter de commentaires ! Trancha sèchement l’homme de loi.
Le mari de la concierge le fixa, l’air ahuri.
— Bon ! Reprit le juge d’instruction après quelques secondes de silence. Poursuivez et dites-moi avec le plus de précision possible ce que fit ce monsieur Ernest Dubois dans le logement de l’immeuble dont vous étiez les concierges !
Monsieur Flandier raconta tout ce qu’il savait sur le faux commerçant qui avait logé peu de temps dans l’immeuble incendié.
— Vous continuez à affirmer que ce monsieur Ernest Dubois et le marquis Anselme d’Evreux, ici présent, sont une seule et unique personne ? Interrogea le magistrat, en le fixant attentivement.
— Oui, monsieur le juge, affirma énergiquement le mari de madame Flandier.
— Vous êtes certain de ne pas commettre une erreur ? Insista le juge.
— Je ne fais pas d’erreur, monsieur le juge, et je vous jure que je n’ai pas bu une seule goutte de vin avant de venir ici ! S’écria Flandier avec énergie.
— Je n’ai jamais prétendu une chose pareille ! Répliqua le magistrat visiblement agacé.
— Alors, monsieur le juge, parlez-moi plus simplement parce que je ne comprends pas très bien ce que vous me demandez, ajouta le mari de la concierge.
Le magistrat le foudroya du regard.
— Je constate que non seulement vous êtes incapable de me comprendre, mais aussi de me répondre, trancha-t-il sévèrement. Maintenant au témoin suivant, poursuivit-il.
— Mais monsieur le juge, essaya de protester Emile Flandier, très vexé.
— J’ai dit au témoin suivant ! Répéta le juge d’instruction d’une voix glaciale. (Et il appela) : Marie-Louise Lovert !
Furieux, Flandier regagna sa chaise en ronchonnant, tandis que sa femme lui adressait un regard méprisant.
Marie-Louise Lovert était la maman du petit garçon que Pierrot avait arraché aux flammes. Elle quitta son siège avec empressement et s’approcha du bureau du haut fonctionnaire.
Le magistrat commença :
— Madame Lovert ! Vous faites partie, n’est-ce pas, des personnes qui accusent le marquis Anselme d’Evreux, ici présent, d’avoir volontairement mis le feu à votre immeuble ?
— Oui, monsieur le juge, affirma la jeune femme sans la moindre hésitation.
— Et vous êtes disposée à maintenir une telle accusation ? Poursuivit le juge d’instruction, en ne quittant pas des yeux le visage de la jeune femme.
— Oui, monsieur le juge !
— Savez-vous, Madame, ce que peut signifier l’honneur d’un homme ? Insista le juge d’instruction en élevant la voix avec sévérité.
— Je ne le sais pas exactement, monsieur le juge, répondit avec beaucoup de modestie et de simplicité Marie-Louise Lovert, mais je sais ce que veut dire être pauvre et se trouver sans toi à cause d’une pareille canaille !
— Je vous prie, Madame, de ne pas proférer d’insultes ici ! S’écria le juge d’instruction. Vous êtes devant moi pour exposer des faits, uniquement.
— Avez-vous des enfants, monsieur le juge ? Questionna soudain la jeune femme.
Le magistrat la fixa, légèrement déconcerté.
— Je suis la Justice et pas autre chose ! Déclara-t-il sur un ton solennel.
— Cependant, si vous avez des enfants, vous êtes un papa pareil à tous les autres lorsque vous rentrez chez vous, et vous devez comprendre ce que veut dire aimer ses enfants ... à moins d’avoir un cœur de pierre ...
— Je vous demande de ne pas vous égarez, Madame, et de revenir aux faits qui nous intéressent, trancha le magistrat avec sècheresse.
— Je n’ai rien d’autre à ajouter, monsieur le juge, et cet homme est bien celui qui se faisait passer dans notre immeuble pour Ernest Dubois, affirma Marie-Louise Lovert.
— Même si ce que vous avancez est vrai, reprit le juge d’instruction en se penchant vers la jeune femme, cela ne prouve pas qu’il soit responsable de l’incendie qui a détruit votre immeuble, Madame.
Ces étranges paroles n’émurent nullement la jeune femme. Elle répliqua vivement :
— Vous vous trompez, monsieur le juge, car seul il pouvait désirer la destruction de notre maison afin d’entrer en possession d’un héritage !
— Je regrette, monsieur le juge, mais je ne retire pas une seule syllabe de ce que je vous ai dit, ajouta énergiquement Marie-Louise Lovert.
— Madame, je vous invite à vous exprimer avec un peu plus de modération, reprit le magistrat.
— Vous demandez de la modération à une mère qui a failli perdre son enfant devant ses yeux ! S’exclama avec indignation la jeune femme.
Le magistrat hocha la tête à plusieurs reprises, et ajouta finalement :
— Je suis forcé de vous prier de ne rien exagérer, Madame, et de vous faire observer que cet incendie est peut-être la conséquence d’un malheureux hasard.
— Comment pouvez-vous prétendre une chose pareille ? S’écria Marie-Louise Lovert, suffoquée.
Puis, haussant les épaules, elle sourit avec un mépris évident.
Le juge d’instruction la congédia du geste et se pencha sur son pupitre pour consulter la liste des noms tracés sur la feuille de papier posée devant lui.
Il attendit que Marie-Louise Lovert eût regagné son siège et appela madame Ginette Flandier.
La brave femme s’approcha de son bureau sans aucune crainte et regarda autour d’elle l’air triomphant, comme pour faire comprendre à tous les assistants que le moment de régler certains comptes était arrivé !
Aux questions que lui posa le magistrat, elle répondit en jurant que le marquis Anselme d’Evreux et le soi-disant Ernest Dubois étaient la même personne.
— Ne craignez-vous pas d’être victime d’une erreur, Madame ? Insista le magistrat.
— Non, monsieur le juge, affirma avec force l’ex-concierge. Je suis absolument certaine de ce que j’affirme.
— Faites attention, Madame. Pour accuser un homme aussi en vue que le marquis Anselme d’Evreux, il faut être certain de ne pas se tromper, car vous courez de graves risques, ajouta sévèrement le juge.
— Je peux jurer devant Dieu ce que j’avance, monsieur le juge ! Reprit énergiquement Ginette Flandier.
— Bien ! Je vous remercie, Madame, vous pouvez vous retirer.
Ginette Flandier regagna dignement sa place.
Le juge attendit qu’elle fut assise et appela :
— Pierre Delorme !
L’enfant se leva et s’approcha du bureau du magistrat.
Ce dernier le dévisagea avec une évidente bienveillance, due sûrement à son jeune âge et lui dit :
— Mon garçon, tu vas bien réfléchir avant de répondre aux questions que je vais te poser ; est-ce que, toi aussi, tu prétends que Ernest Dubois et le marquis d’Evreux sont une seule et même personne ?
— Monsieur le juge, répondit l’enfant, en le fixant de ses prunelles intelligentes et franches, je suis forcé de reconnaître que je n’ai jamais vu ce monsieur Dubois. Mais justement, à cause de cela, j’affirme qu’il s’agit en effet, de la même et seule personne !
Le visage du magistrat exprima la plus vive stupeur.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, mon enfant, murmura-t-il fort perplexe.
— Je vais vous l’expliquer tout de suite, reprit le jeune garçon avec empressement ; ce monsieur Dubois connaissait parfaitement mes habitudes et savait à quelle heure je me trouvais chez moi. Aussi, s’arrangeait-il toujours pour éviter de me rencontrer.
— Ah ?
— Je vous l’affirme, monsieur le juge. Comme je connais très bien le marquis, il savait que si je le rencontrais, il aurait affaire à moi.
Le magistrat répéta stupéfait :
— Il aurait affaire à toi ?
— Certainement, monsieur le juge, car je vous assure qu’il ne me fait pas peur !
— Diable ! S’exclama le juge, réprimant difficilement une violente envie de rire.
— Il ne me fait pas peur et je ne lui dois rien, continua Pierrot avec fierté, tandis qu’il m’a volé plusieurs millions !
— Qu’es-ce que tu racontes ? S’écria le juge.
— La stricte vérité, monsieur le juge, répondit son jeune interlocuteur.
Et avant que le magistrat eût eu le temps de lui poser de nouvelles questions, il lui raconta son histoire. Lorsqu’il se tut, le juge réfléchit très embarrassé.
Il se mit alors à le questionner avec douceur :
— Dis-moi, mon garçon, tu n’as personne qui prenne soin de toi ?
— Si, monsieur le juge.
— Comment se fait-il que tu vives seul ? Poursuivit l’homme de loi.
— Mais ! Protesta Pierrot en souriant, il n’y a aucun mal à ça, monsieur le juge !
— Je trouve, moi, que ça ne te vaut rien ?
— Monsieur le juge, vivre seul n’est pas dangereux, déclara l’enfant avec le plus grand calme, et gagner honnêtement sa vie permet de ne rien devoir à personne !
— Très bien ! Dit le magistrat en soupirant.
— Et si ces misérables m’ont volé la fortune laissée par mon père, poursuivit fièrement l’enfant, je possède toujours ma dignité et mon orgueil, que nul ne peut me ravir.
Ces paroles impressionnèrent vivement Anselme d’Evreux.
— Il m’a été rapporté, continua le magistrat après un court silence, que le testament laissé par ton père avait été en ta possession.
— C’est vrai, monsieur le juge, reconnut l’enfant.
— Tu n’avais donc personne à qui le confier ? Continua le juge frappé par la franche simplicité des répliques de Pierrot.
— si, monsieur le juge, mais je craignais en confiant le précieux papier à un ami, de mettre sa vie en danger, car le marquis d’Evreux n’aurait pas hésité à le tuer !
— Pierre Delorme ! S’écria le juge, avec un accent de reproche.
— C’est la vérité, monsieur le juge ! Affirma l’enfant nullement intimidé, car on a essayé à plusieurs reprises de me supprimer. J’ai même été enlevé et séquestré dans un pavillon de chasse sur la route d’Evreux.
— Est-ce possible ?
— Une autre fois, on a voulu m’empoisonner en m’envoyant alors que j’étais à l’hôpital, une boite de chocolats ! Ajouta Pierrot.
Le magistrat se tourna vers le marquis qui, livide, évita de croiser son regard ; il soupira et reprit son interrogatoire.
— Possèdes-tu des papiers prouvant que tu es bien le fils de feu Julien Delorme, mon enfant ?
— Je n’avais, hélas ! Que ce testament monsieur le juge, répondit tristement Pierrot.
— Et alors ?
— Il a été détruit dans l’incendie de l’immeuble !
— Ah !
— C’est uniquement dans ce but que l’on a incendié cette pauvre maison et ...
— Fais attention à tes propos ! Interrompit le juge avec sévérité.
— Monsieur le juge, je vous affirme que cet homme est un misérable incendiaire ! S’écria énergiquement Pierrot, en désignant du doigt Anselme d’Evreux.
— C’est bon, tu peux te retirer, lui dit le magistrat. Va reprendre ta place mon enfant !
L’enfant obéit avec docilité.
Le juge examiné attentivement soue les assistants, les uns après les autres, puis appela :
— Marquis Anselme d’Evreux !
Le frère d’Alice, bien qu’il s’attendit à être interrogé, tressaillit et hésita quelques secondes, puis se leva et s’approcha du bureau du magistrat.
— Monsieur d’Evreux ! Commença le juge d’instruction en le fixant bien dans les yeux, vous avez entendu, je pense, les accusations dont vous êtes l’objet ?
— Oui, monsieur le juge, répondit le criminel, essayant de prendre un accent désinvolte, rien ne m’a échappé de ce que ces brebis galeuses ont dit contre moi et je ne sais vous exprimer à quel point j’en suis indigné, car il ne s’agit que de mensonges incroyables et d’odieuses calomnies !
— Il faut le prouver, Monsieur ! Ajouta le juge.
— J’ignore totalement qui était cet Ernest Dubois dont ces gens ont parlé, ainsi que tout ce qui pouvait le concerner. Quant à l’enfant que vous venez d’interroger, monsieur le juge, je peux vous garantir que c’est un comédien plus rusé qu’un renard et que des canailles excitent contre moi !
— Ah ! Pouvez-vous me citer les noms de quelques-unes de ces « canailles » monsieur d’Evreux ? Demanda le magistrat.
— Certainement, monsieur le juge : mademoiselle Valérie Labeille et monsieur Robert Montpellier, répondit-il avec une incroyable assurance.
Le juge questionna de nouveau :
— Est-il vrai que feu Julien Delorme a laissé un fils auquel il légua tous ses biens ?
— Heu !... Oui ... J’ai appris, en effet, que mon oncle avait eu un fils d’une actrice, bougonna le frère d’Alice, mais je ne suis jamais arrivé à retrouver la trace de cet enfant !
— Curieux ! S’étonna le magistrat.
— Je vous l’affirme !
— Ce garçon ne vous avait-il pas été remis durant l’absence de votre oncle ? Reprit le juge d’instruction.
— Pas du tout, monsieur le juge ! Protesta le misérable.
Le juge saisit une feuille de papier qui était posée devant lui et la montra à Anselme.
— Connaissez-vous ce document ? Demanda-t-il d’une voix sévère.
Il y jeta un coup d’œil rapide et son visage blêmit ... C’était la feuille qu’il avait remise à Anna Carrel, dans laquelle il reconnaissait que l’enfant qu’elle lui confia une douzaine d’années plus tôt, était bien Pierrot.
— Cette attestation porte votre signature, monsieur d’Evreux ! Déclara le magistrat d’une voix glaciale. Est-ce exact ?
— Oui ! Monsieur le juge, bredouilla Anselme.
— Alors ?
— Je vous demande, monsieur le juge, de lire attentivement ce document ! S’écria soudain Anselme avec un toupet inimaginable et vous comprendrez facilement qu’il s’agit d’un fait tout à fait étranger à ce dont il est question en ce moment !
— Toutefois, vous affirmez vous-même que Pierrot est bien l’enfant qui vous avait été remis par cette personne ? Insista le juge.
— Je ne le conteste pas, en effet, reconnut le marquis avec un aplomb stupéfiant, mais je n’ai pas spécifié qu’il s’agissait du fils de mon oncle Julien Delorme.
— Alors pour quelle raison la personne vous remettait-elle cet enfant ? S’enquit le juge d’instruction.
— Parce que je tenais à rendre service à sa mère, continua à mentir le misérable.
— Ainsi Pierrot aurait une mère connue de vous ? Questionna encore le magistrat.
— Parfaitement, monsieur le juge, et elle se nomme Anna Carrel ! Affirma énergiquement le marquis.
— J’ai l’impression que cette affaire se complique de plus en plus ! S’exclama le juge.
— Ah ? Fit Anselme.
— C’est une des affaires les plus embrouillées que j’aie eu à traiter ! Ajouta le magistrat.
— Vraiment ?
— Nous allons suspendre cette instruction, murmura-t-il perplexe.
— Ce n’est certes pas moi qui m’y opposerai, affirma le marquis qui exultait en son fort intérieur.
— Il faut absolument retrouver mademoiselle Valérie Labeille ainsi que monsieur Robert Montpellier, poursuivit le magistrat, et contraindre madame Anna Carrel à prendre soin de son enfant, conclut le juge d’instruction.
Il suspendit l’audience, se trouvant dans l’impossibilité de prendre une décision.
L’affaire était renvoyée devant le tribunal correctionnel où les deux parties seraient assistées de leurs avocats.
Le petit groupe de témoins ne tarda pas à quitter le Palais de Justice.
Pierrot était rouge de colère et d’indignation.
— Le bandit ! S’écria-t-il, en pensant au marquis.
— C’est un misérable ! Renchérit madame Colette, hors d’elle.
— L’argent arrange toujours les difficultés, intervint Flandier, et si nous étions les accusés ...
Ils continuèrent à échanger ce genre de propos tout en marchant.
Pourtant, le juge avait agi avec sagesse et conscience. Il n’avait pris parti pour personne.
L’affaire était extrêmement délicate, le marquis d’Evreux appartenant à la haute société parisienne et ses accusateurs ne possédant pas de preuves suffisantes.
C’était la raison pour laquelle le juge avait décidé de confier la décision à un tribunal, afin de conclure après une enquête sérieuse et des débats contradictoires.
Pierrot et madame Colette se hâtèrent de regagner Clichy.
— Quelle déveine ! S’écria le garçon qui n’arrivait pas à calmer sa colère, ce bandit arrive toujours à se tirer d’embarras !
— Il est riche ! Fit observer amèrement la blanchisseuse.
— C’est à moi qu’appartiennent les millions ! S’exclama avec rage le jeune garçon.
— Oui ! Mais en attendant c’est lui qui en profite !
— Espérons qu’ils l’étoufferont ! Reprit Pierrot en ouvrant la porte de la maison.
Ils venaient à peine d’entrer que Louis, le neveu de madame Colette sonna :
— Tiens, Louis ! S’écria joyeusement la brave femme en reconnaissant le jeune visiteur, entre vite, mon chéri, c’est gentil de venir me voir !
— Bonjour, ma tante, dit le petit garçon en l’embrassant affectueusement. Je viens t’annoncer une nouvelle !
— Une nouvelle ? Mon Dieu ! J’espère qu’elle n’est pas mauvaise ! S’effraya madame Colette.
— Mais pas du tout, ma tante !
— Alors, parle vite ! Ne vois-tu pas que je suis sur des charbons ardents ! Dit la blanchisseuse dont les yeux exprimaient la plus vive curiosité.
— Eh bien ! Voici ; on vient de confier à maman un bébé à élever ; annonça le petit Louis d’un air triomphant.
Madame Colette le fixa tout d’abord incrédule, puis s’exclama :
— Un bébé ? Ta mère est folle !
— Non ! On l’a mis en nourrice chez elle, expliqua l’enfant.
— Se charger d’un bébé alors qu’elle en a six ! Grogna madame Colette en levant les yeux au ciel.
— Si tu savais comme il est mignon ! Il s’appelle Paul continua son neveu.
— Paul ? J’aime beaucoup ce prénom, dit la blanchisseuse.
— Et si tu me promets de ne rien répéter, je vais te confier le secret que j’ai surpris hier soir, ajouta Louis.
— Dis vite ! Qu’est-ce que c’est ? Je te promets de ne rien répéter à tes parents ! Affirma Colette, bouillante d’impatience.
— La femme qui a remis ce bébé à maman lui a dit qu’il était le fils d’un marquis ! Ajouta Louis d’un air triomphant.
— Pas possible !
— Et maman touchera deux mille francs par mois pour l’élever ajouta l’enfant.
— Mazette, c’est une jolie somme ! S’exclama madame Colette.
— N’est-ce pas ? Renchérit le jeune Louis.
— Je dois te dire, mon petit gars, que ...
— Tu trouves que c’est peu, ma tante ?
— Mais non, puisque je viens de te dire que c’était une jolie somme ! Protesta la brave femme, seulement je pensais à ton père qui est un fieffé paresseux ; sachant que ta mère va toucher tant d’argent chaque mois, il en profitera pour se reposer entièrement sur elle !
— C’est vrai ! Reconnut le petit Louis. Hier, il a été renvoyé de l’usine.
— Tu vois !
— Et il a eu une dispute terrible avec maman, ajouta l’enfant, en baissant la tête.
— Hélas ! Ils n’en perdent pas l’habitude ! Remarqua Colette.
Louis garda le silence.
— Bon ! Je passerai demain pour voir ce beau bébé ! Ajouta sa tante.
— Je suis certain qu’il te plaira beaucoup à toi aussi ! S’écria l’enfant.
Pierrot, qui à l’écart, avait assisté à leur entretien, se dit tristement que, sans doute, cet enfant, ce fils de marquis élevé loin de sa mère, serait un jour comme lui un moineau sans nid !
{ A SUIVRE LE 24 SEPTEMBRE }