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FILMER en 4 épisodes

28 Septembre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

FILMER

Nouvelle par H. G. WELLS

4/4

Le personnage de Wells nous présente comme le véritable initiateur de la navigation aérienne présente par une irrégularité moins rare peut-être qu'on ne pense, un extraordinaire mélange d'audace spéculative et de crainte nerveuse de l'action. Filmer savant travailleur et modeste, a imaginé une machine volante qui supprime tous les inconvénients des systèmes préconisés jusqu'à ce jour. Cette machine expérimentée et livrée à ses seuls moyens a donné de merveilleux résultats. Le nom de Filmer est acclamé dans le monde entier. Cependant indifférent à cette gloire, le malheureux inventeur est obsédé par une pensée unique ; il voit arriver avec terreur le moment où il devra expérimenter lui-même sa machine et s'élever dans les airs.

Enfin sans hâte excessive ni inconvenante, l'aube du grand jour arriva où Banghurst avait promis à son public — au monde en réalité — que la navigation aérienne deviendrait un fait acquis. Filmer, vit venir l'aube et même il épiait les ténèbres avant les premières lueurs ; il vit pâlir les étoiles, il vit les roses et les gris perle céder la place au clair ciel bleu d'une journée sans nuages, glorieusement ensoleillé. Il assista à ce spectacle de la fenêtre de sa chambre à coucher qu'il habitait dans l'aile nouvelle de la résidence de Banghurst. A mesure que les étoiles étaient submergées et que les objets surgissaient des ténèbres, informes, il dut apercevoir de plus en plus distinctement derrière les bouquets de hêtres du parc, près du pavillon vert, les préparatifs de fête, les trois estrades destinées aux spectateurs privilégiés, les panneaux de treillage clôturant l'espace réservé, les ateliers et les hangars, les mâts et les oriflammes que Banghurst avait jugés indispensables et, au milieu de tous ses objets imprécis, une grande forme vague était recouverte d'une bâche. Présage étrange et terrible pour l'humanité que cette forme, prélude qui devait sûrement s'étendre, s'élargir, transformer et dominer les affaires des hommes. Mais il est probable que Filmer ne vit tout cela que d'un point de vue étroit et personnel. Plusieurs personnes l'entendirent de grand matin arpenter sa chambre — la vaste demeure avait été bondée d'invités par un directeur propriétaire qui, avant toute chose, connaissait le vrai moyen de contraindre. Vers cinq heures, sinon plus tôt, Filmer quitta sa chambre et s'en alla errer dans le parc qu'habitaient seuls, à cette heure matinale, le soleil les oiseaux, les écureuils et les daims. Marc Andrew qui se levait toujours de grand matin, le rencontra prés de la machine, qu'ils examinèrent ensemble sommairement.

On se demanda si Filmer déjeuna, malgré les vives instances de Banghurst qui voulait l'y obliger. Dès que les invités apparurent en nombre, il battit en retraite vers sa chambre. De là, vers dix heures, il se rendit sous les charmilles, vraisemblablement parce qu'il avait aperçu lady Mary Elkinghorn qui s'y promenait causait avec son amie de pension. Mrs Brevis-Craven ; et bien qu'il n'eût jamais rencontré cette dernière, Filmer leur tint compagnie pendant quelque temps. Malgré la verve de lady Mary, il y eut plusieurs silences. La situation était difficile et Mrs Brevis-Craven n'en comprit pas la difficulté.

— Il me fit l'effet, racontait-elle plus tard en se contredisant lumineusement — d'une personne très malheureuse qui a quelque chose à dire, mais a besoin avant tout qu'on l'aide à parler. Mais comment aurait-on pu l'aider, puisqu'on ne savait pas ce qu'il voulait dire ?

A onze heures et demie, les espaces réservés au public dans le parc étaient bondés ; un courant intermittent d'équipages occupait l'avenue entourant la propriété, et les invités du maître de la maison étaient épars sur la pelouse, sous les charmilles et dans le jardin, par petits groupes, en grand apparat tous les yeux tournés vers la machine. Filmer s'avança vers son engin accompagné de Banghurst suprêmement et ostensiblement heureux et de sir Théodore Hickle, président de la société aéronautique. Mrs Banghurst les suivait de prés avec lady Mary, Elkinghorn, Goergina Hickle et le doyen de Stoup, Banghurs pérorait à voix haute et interminablement ; les rares interstices qu'il laissait dans ses périodes étaient mis à profit par Hickle pour adresser les compliments à Filmer. Et Filmer marchait entre eux deux sans ouvrir la bouche, excepté pour d'inévitables et monosyllabiques réponses. Derrière Mrs Banghurst écoutait des phrases élégantes et appropriées du doyen, avec cette attention palpitante envers le haut clergé que dix ans de montée et de suprématie sociale n'avaient pu déraciner en elle. Lady Mary fixait obstinément sans doute avec une entière confiance zen celui qui devait être le désenchantement du monde, les épaules voûtées de cet être « tel qu'elle n'en avait jamais rencontré de semblable »

Quand le premier groupe parut en vue des rangs du public, il y eut quelque acclamation, mais ni très fournies ni unanimes a moins de cinquante mètres de l'appareil, Filmer jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour mesurer la distance à laquelle se trouvaient les dames derrière eux, et il se décida à risquer la première remarque qu'il eût préférée depuis qu'ils avaient quitté la maison.

Sa voix était un peu rauque et il interrompit Banghurst au milieu d'une phrase ronflante sur le progrès.

— Dites donc, Banghurst...

Et il se tut.

— Hé quoi ? Demanda Banghurst

— Je voudrais...

Il passa sa langue sur ses lèvres.

— Je ne me sens pas bien.

Banghurst s'arrêta court.

— Quoi ? Cria-t-il.

— Une sensation bizarre.

Filmer fit mine d'avancer, mais Banghurst était cloué sur place.

— Je ne sais pas... reprit l'inventeur. Ça ira mieux dans une minute. Sinon... peut-être... Marc Andrew...

— Vous ne vous sentez pas bien ? Articula Banghurst, les yeux fixés sur la face blême de l'autre. Ma chère amie, fit-il au moment ou Mrs Banghurst les attrapait. Filmer dit qu'il ne se sent pas bien.

— Une sorte de malaise, se récria Filmer, évitant le regard de lady Mary. Cela va se dissiper.

Personne ne dit mot. Filmer eut conscience d'être l'homme le plus isolé du monde.

— En tout cas, déclara Baughurst il faut que l'ascension ait lieu. Peut-être qu'avec un instant de repos.

— C'est la foule, je pense, balbutia filmer.

Il y eut un second silence. Banghurst avec inquiétude dévisagea Filmer, puis parcouru du regard les masses compactes du public derrière les barrages.

— C'est fort regrettable, dit sir Théodore Hickle. Mais pourtant... je suppose... votre aide. Naturellement si vous ne sentez pas en état... ni disposé...

— Je ne crois pas un instant que M. Filmer permettra cela, déclara lady Mary.

— Mais si M. Filmer ne se sent pas de force. Ce serait même dangereux pour lui essayer.

— Justement parce que c'est dangereux certifia lady Mary, persuadée cette fois qu'elle avait nettement indiqué son point de vue et celui de Filmer.

Filmer se débattait dans un conflit de motifs.

— Je sais que je devrais monté là-haut, dit-il en envoyant à la dame un sourire blême.

Puis, se tournant vers Banghurst :

— Si je pouvais m'asseoir quelque part, me reposer un instant à l'écart de la foule et du soleil.

Banghurst commença à se rendre compte du cas.

— Venez dans la petite pièce du pavillon vert, il y fait très fais.

Et il entraîna Filmer par le bras. Le malheureux se tourna encore une fois vers lady Mary Elkinghorn.

— Ce sera passé dans cinq minutes, promit-il. Je suis extrêmement fâché.

Lady Mary Elkinghorn lui adressa son plus aimable sourire.

— Je n'aurai pas pensé... fit-il en manière d'excuse à Hickle.

Mais Banghurst l'entraînait de force.

Le reste les regarda s'éloigner.

— Il est si fragile, prononça lady Mary.

— A coup sur c'est un type excessivement nerveux, confirma le doyen dont le faible était de considérer le monde entier comme « névropathe » à part les clergymen mariés et pères d'une innombrable famille.

— Il va de soi reprit Hickle qu'il n'est pas absolument obligatoire que ce soit lui qui monte sous prétexte qu'il est l'inventeur.

— Comment pourrait-il s'en dispenser ? Demanda lady Mary avec un soupçon de mépris.

— C'est certainement très malheureux s'il faut qu'il soit malade maintenant, déclara Mrs Banghurst un peu sévèrement.

— Il ne sera pas malade, assura lady Mary qui avait regarder Filmer dans les yeux.

— Ça va sûrement aller mieux encourageait Baughurst, en roue vers le pavillon. Vous allez avaler une goutte de cognac et cela vous remettre. Il faut que ce soit vous, comprenez-vous bien ? Vous seriez... on vous malmènerait pas trop si vous fassiez un autre.

— Oh ! C'est moi qui monterai protesta Filmer. Ça va aller mieux. En réalité, j'ai presque envie maintenant. Non ! Je crois que je vais accepter d'abord cette goutte de cognac.

Banghurst l'installa dans la petite pièce, finit par trouver un flacon vide et partit le faire remplir. Il fut basent peut-être cinq minutes.

L'histoire de ces cinq minutes ne sera jamais écrite. Par intervalles es spectateurs juchés à l'extrémité des gradins de gauche entrevirent Filmer regardant au dehors le nez contre les carreaux. Derrière la grande estrade Banghurst disparut en criant des ordres et bientôt on vit le maître d'hôtel se diriger vers le pavillon avec un plateau.

L'endroit ou Filmer en vint à sa dernière solution était très une petite chambre, très simplement garnie de meubles verts et d'un bureaux murs étaient accrochés des gravures d'après Morland et, contre un panneau se dressait des rayons chargés de livres. mais il ne trouva que Banghurst avait laissé sur le bureau une carabine avec laquelle il s'amusait parfois à tirer sur les corbeaux ; sur le coin de la cheminée, était restée ouverte une boite contenant encore trois ou quatre cartouches. Filmer aux prises avec son intolérable dilemme arpentait en tous sens la chambre ; il arriva ainsi devant la gracieuse petite carabine, posée en travers, du sous-main puis retournant sur ses pas il vit la boite de cartouches avec son étiquette rouge.

Il dut prendre brusquement sa décision.

Personne, d'ailleurs ne semble avoir pensé à lui en entendant la détonation ; et cependant ce coup de feu tiré dans un espace réduit et fermé dut résonner considérablement. Plusieurs personnes même se trouvaient dans la salle de billard contiguë, séparé seulement par une cloison de carreaux de plâtre. Mais aussitôt que le maître d'hôtel eut ouvert la porte et senti l'odeur âtre de la poudre, il comprit, assura-t-il, ce qui s'était passé. Car les domestiques, paraît-il avaient soupçonné les préoccupations de Filmer.

Pendant tout ce paisible après-midi, Banghurst assura l'attitude qu'il estimait qu'un homme doit avoir en face d'un irrémédiable désastre et la plupart de ses invités bien qu'une dissimulation ne fût pas possible, réussirent à ne pas trop insister sur ce fait que Banghurst avait été assez expertement et complètement filouté par le suicidé. Le public de la pelouse, me raconta Hicks se dispersa 'comme s'il avait été roulé par un rusé compère » ; dans le train qui ramenait tout le monde à Londres, il n'était pas une âme qui n'eut été convaincue depuis le début que la navigation aérienne était impossible à l'homme.

— Mais après avoir été jusque-là, il aurait bien pu essayer, concluaient la plupart. Le soir quand il fut relativement seul, Banghurst s’effondra comme un géant d'argile. On m'a assuré qu'il sanglota, ce qui dû être un spectacle imposant ; il répétait que Filmer avait ruiné sa vie e finalement, il céda tout l'appareil à Marc Andrew pour une demi-couronne.

— J'ai pensé … commença Marc Andrew quand le marché fut conclu, mais se ravisant, il n'acheva pas.

Le lendemain le nom de Filmer fut pour la première, fois fréquemment moins répété dans le Nouveau Journal que dans aucun autre quotidien du monde. L'ensemble des informateurs publics avec une rigueur plus ou moins grande selon leur dignité où leur degré de concurrence avec l'organe de Banghurst, proclamèrent le « complet insuccès de la machine volante » et « le suicide de l'imposteur »

Mais dans un district septentrional de Surrey, la nouvelle parut singulièrement en désaccord avec certain phénomènes insolites qui se produisaient dans le ciel.

La veille au soir, Wilkinson et Marc Andrew avaient eu une très vive discussion au sujet des motifs exacts qui avaient pu pousser leur chef à cet acte irréfléchi.

— Sa couardise est malheureusement indéniable mais pour ce qui est de sa science il est certainement pas un imposeur, soutenait Marc Andrew et je me propose de le démontrer catégoriquement. M. Wilkinson aussitôt que les lieux seront un peu déblayés. Car je n'ai aucune confiance dans toute cette publicité pour des expérience incertaines.

C'est pour aboutir à cette démonstration, qu'alors que le monde entier était informé que la fameuse machine volante n'était qu'un mécompte, Marc Andrew décrivait de vastes et élégantes courbes au-dessus des vastes champs d'Epson et de Winbledon. Et Banghurst ayant retrouvé toute son énergie et tout son espoir, indifférent à la sécurité publique et aux excès de vitesse, essayait d'attirer l'attention de l'aéronaute dont il poursuivait en automobile les évolutions. Il n'avait pour tout vêtement que ses pyjamas, car c'est au moment où il relevait le store de la fenêtre de sa chambre qu'il avait aperçu la machine prenant son vol ; entre autres choses il s'était muni d'un appareil photographique à pellicules mais le rouleau qu'il avait garni se trouvé malheureusement voilé.

Un drap autour du corps Filmer reposait sur un billard dans le pavillon vert.

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